Je ne crois
pas qu'il y ait en ce monde chose plus sournoise qu'une échelle.
Le mot, rien que le mot invite déjà à se méfier.
Oh, pas tout de suite, non! La chausse-trappe ne se révèle
que sous certaines conditions et encore faut-il y regarder à
deux fois avant de sentir sa confiance se fissurer. Alors, les sonorités,
pourtant avenantes comme l'est ce mouvement du doigt que l'on tend et
que l'on replie pour vous inviter à approcher, perdent toute
convivialité...
Observez
donc l'Echelle placée en tête de phrase, nantie de son
initiale crânement capitalisée: bien droite et assise sur
sa base, elle paraît inébranlable. Mais la traîtrise
est là, éclatante, tandis qu'elle se terre lâchement
sous la discrétion arrondie du "e" en bas-de-casse.
Voyez comme ce "E" est bancal, amputé de son montant
droit... Vous risqueriez votre pied sur un truc pareil, vous? Moi pas.
J'en conviens: il n'y a que trois barreaux. Pas de quoi faire une échelle
- à peine un escabeau. Mais tout de même: on ne les compte
pas ceux qui sont morts pour moins que ça.
Je vous
entends déjà murmurer que je remue bien des mots pour
une simple convention graphologique... et sans doute s'en faut-il de
très peu que vous ne me soupçonniez d'être atteint
d'une forme gravissime de paranoïa aiguë - car il faut être
malade, très malade, pour s'effrayer ainsi de quelques syllabes
bien innocentes. Innocentes? Si l'on oublie l'objet vicieux qu'elles
cachent, elles peuvent en effet passer pour telles...
Je sens
que j'aggrave mon affaire et qu'au lieu de vous dessiller les yeux je
vous conforte dans la conviction que je suis fou. En tout cas, si folie
il y a, je ne suis pas né avec. J'étais même d'un
naturel plutôt confiant quand j'étais enfant. En grimpant
à la vieille échelle toute rouillée qui permettait
d'accéder par l'extérieur au clocher de l'église
de mon village, je ne pensai pas une seconde que je m'aventurais en
terrain glissant... Je l'avais toujours vue là, appuyée
contre le mur et, naïvement, je la supposais aussi chenue que l'église,
qui datait du XIIe siècle - pour moi, cela signifiait qu'elle
était d'une solidité à toute épreuve. Il
faut croire qu'elle n'était pas de cet avis. Quand j'ai voulu
aller dans le clocher pour voir à quoi ressemblait le monde de
là-haut, cela m'a coûté une mauvaise foulure à
la cheville. J'en ai gardé un léger boitillement - qui
ne suffit pas cependant à me rendre tout à fait scalophobe...
et lorsque mon grand-père me proposa de l'aider à récolter
les cerises, je ne songeai nullement à redouter l'imposante échelle
double flambant neuf qu'il avait adossée à l'arbre et
profondément enfoncée en terre. Mais l'adjectif "escamotable"
lui allait trop bien. Elle manqua à tous ses devoirs et se déroba
sous moi avec un tel à-propos qu'en guise de cerises, je ramassai
une jambe et un bras cassés.
C'est bien connu: avec le temps, tout s'en va - y compris les pires
préventions. Cette mésaventure ne m'empêcha pas,
quelques années plus tard, de prendre pour planche de salut une
sympathique échelle de piscine. Des amis bien intentionnés,
histoire de rigoler un peu, m'avaient jeté par surprise dans
le grand bassin. Je ne sais pas nager... Je battis des bras et des jambes,
en un beau désordre, et me crus sauvé en avisant les tubulures
chromées. Las! A peine cramponné à elles, je lâchai
prise par je ne sais quelle malice, bus plusieurs tasses et frôlai
la noyade.
Malgré
ce lourd passif, je n'ai pas réfléchi quand le feu s'est
déclaré chez mon voisin de palier, au 13e étage.
Dès les premières volutes de fumée, je me suis
précipité vers l'issue de secours. J'ai bien vu qu'à
la place des escaliers attendus l'on avait installé des échelles.
Mais l'instinct de survie a été le plus fort et mon hésitation
à emprunter ces barreaux branlants n'a pas duré. Résultat:
six mois d'hôpital à subir intervention sur intervention
pour tenter de réduire mes innombrables fractures.
Etant donné mon état aujourd'hui, je me demande si je
n'aurais pas été mieux inspiré de choisir les flammes.
Enfin... Mon accident a au moins cela de bon qu'avec mon fauteuil roulant
et ma nouvelle demeure, toute de plain-pied, je puis me considérer
définitivement à l'abri des échelles - à
l'exception de celles qui figurent au bas des plans, schémas
architecturaux et autres cartes IGN, mais je ne les compte pas pour
périlleuses: elles ne valent pas peaux de banane....
Isabelle Roche