Une histoire d’amour, c’est un camion de pompier. Celui avec la grande échelle.
D’abord il y a le camion rutilant rouge et lumineux. C’est la rencontre.
Et puis il y a l’échelle que l’on escalade barreau après barreau, précautionneusement d’abord, en respectant tout ce que l’on nous a appris. Ensuite on prend de l’assurance, on se relâche, on oublie les procédures, on oublie qu’en haut de l’échelle, il n’y a rien, il n’y a que le vide et les flammes, on oublie même qu’il ne faut pas s’approcher des flammes.
Alors c’est trop tard, et l’unique solution, la seule fin possible, ce sont ces flammes. S’y jeter, à deux. Et la boucle est bouclée. Des flammes de la passion aux flammes de la destruction.
Une bonne histoire, c’est un début, un milieu et une fin. Nous étions arrivés à cette fin. Les flammes, je les sentais déjà.

J’ai décidé de prendre les choses en main. J’avais gardé un vieux pistolet de mon grand-père. Un truc qui lui avait servi pendant la résistance. Un Luger hors d’âge. Je suis allé chez un armurier et j’ai acheté une boite de balles. De retour à la maison, j’ai attendu qu’elle rentre. Il fallait en finir, au plus vite.
Quand la porte de l’appartement s’est ouverte, je suis resté assis sur le canapé. J’avais baissé le store et éteint la lumière. Je préférais ne pas la voir pour faire ce que j’avais à faire. Elle est apparue dans l’encadrement de la porte. Elle avait à la main un sac plastique avec des provisions pour le diner.
- Qu’est-ce que tu fais dans le noir ?
J’ai tiré.
J’ai mis son corps inerte sur le lit, notre lit. La balle avait fait un tout petit trou à l’abdomen. Elle n’avait pas beaucoup saigné. Comme si elle était déjà morte quand j’avais tiré.
Je suis retourné verrouiller la porte d’entrée. Ensuite je me suis étendu à côté d’elle, j’ai mis le canon du pistolet contre ma tempe et j’ai pressé la détente. L’arme a cliqueté. J’ai appuyé de nouveau. Rien. L’arme s’était enrayée.
Je suis retourné chez l’armurier. Je lui ai montré l’arme. Il m’a dit qu’il fallait l’envoyer chez un spécialiste, que les vieux pistolets, il ne pouvait pas les réparer lui-même. Je lui ai demandé combien de temps cela prendrait. Il m’a dit huit jours.
Je suis resté une semaine avec elle, allongée dans le lit, qui pourrissait malgré le froid. J’avais coupé le chauffage et laissé la fenêtre ouverte. Mais l’odeur très vite s’est installée avec nous. J’ai calfeutré la porte pour ne pas alerter les voisins et j’ai fait comme dans les films quand les policiers découvrent des cadavres en décomposition ; je me suis collé du coton dans les narines. Je l’avais vu faire avec des filtres de cigarette mais je ne fume pas. Et le coton marchait très bien. Au début.
J’ai récupéré l’arme la semaine suivante. De retour à la maison, je me suis de nouveau étendu à ses côtés. L’odeur était intenable. J’étais pressé d’en finir. J’ai mis le canon du pistolet sur ma tempe et j’ai appuyé sur la détente. Le bruit que peut faire une arme à feu collée à votre tête est inimaginable. C’est comme si la bouche de l’enfer s’ouvrait dans un cri, à s’en arracher les cordes vocales, à s’en faire gonfler les veines, à s’en faire exploser les yeux.
Je me suis réveillé dans l’obscurité. Le silence était revenu. Il y avait cette odeur, toujours, partout. Et le noir, complet. Je suis resté ainsi, incapable de me lever, dans le noir, une éternité. J’ai cru que j’y étais, en enfer, que je payais pour ce que je venais de faire. Et puis j’ai entendu le verre brisé sous les coups de hache. Les jurons des hommes autour. Les pas. Il y en a un qui a vomi. Je l’ai entendu.

Les pompiers m’ont évacué dans leur camion rutilant rouge et lumineux. Conduit à l’hôpital. Je suis toujours dans l’obscurité. Un flic est venu m’interroger. Il n’a pas posé beaucoup de questions. Les choses étaient limpides. Il m’a dit que j’avais mal positionné l’arme. Que je n’avais réussi qu’à me faire exploser un œil, que l’autre était très amoché mais que les chirurgiens avaient tenté de le sauver. Qu’on ne saurait vraiment si cela avait réussi qu’après la cicatrisation. Quand on retirerait les pansements. Il m’a dit que j’étais resté trois jours à baigner dans mon sang, et que sans l’odeur du corps à côté qui a fini par gagner les appartements voisins je serais mort moi aussi.
Je suis toujours dans l’obscurité. Je suis sans doute pour toujours dans l’obscurité. J’ai atteint le vide au bout de l’échelle et je ne peux même pas sauter.
Je ne peux même plus pleurer.


Jean-Claude Lalumière