- C’est là, il faut prendre à droite.
Mais à peine engagé dans la rue, il a pilé, son visage s’est troublé, et après une très brève hésitation, il a enclenché la marche arrière comme s’il avait repéré un tueur sous une porte cochère.
- Je prends la rue dans l’autre sens.
Que pouvait-il avoir vu qui rende toute approche impossible par ce coté ? Il n’y avait rien de spécial dans cette rue, à part une de ces échelles de déménagement qui permettent d’expulser par les fenêtres les meubles que certains escaliers parisiens ne peuvent avaler. Pendant qu’il reculait, j’eu le temps d’apercevoir un buffet gros comme une vache, à califourchon sur la rambarde du balcon, que deux hommes basculaient sur la plate-forme de l’échelle.
- Tu as peur de prendre un buffet en bois massif sur la tête ?
Il se dérida un peu. C’était ça, oui ! Une simple réaction de prudence. Je n’insistai pas. Les échelles ça paraissait tellement idiot comme superstition, comme les chats noirs ou le chiffre treize, qu’il était inutile de remuer le couteau dans la plaie. Je connaissais la forte présence des rituels chez Jean-Pierre. Son bureau toujours affreusement en ordre, chaque chose ayant sa place, chaque place sa chose, et pas une autre. Son attirance exclusive pour un certain type physique de femme. Le soin maniaque qu’il apportait à sa mise, depuis les chemises jusqu’au tracé de sa barbe, aussi nettement délimité que la frontière suisse. Et d’autres procédures plus subtiles que j’avais surprises mais qui restaient difficiles à caractériser. Elles m’étaient apparues quand elles avaient échoué et qu’il avait dû répéter l’opération. Plusieurs fois, après avoir quitté son bureau ou une pièce quelconque en ma compagnie, il s’était arrêté en bougonnant une excuse indistincte, était retourné dans la pièce comme s’il y avait oublié quelque chose, et en était ressorti quelques secondes plus tard, après avoir tourné sur lui-même ou autour d’une table avant de se diriger à nouveau vers la sortie, coupant son élan et reculant deux ou trois fois avant de repartir de l’avant, avec un air très absorbé par un débat intérieur. Il donnait le change. Il n’avait rien oublié. Le problème, c’est qu’il n’était pas sorti de la pièce correctement. Un raté dans le rituel l’obligeait à revenir en arrière. Cela arrivait toujours alors que nous étions en route vers le bureau d’un supérieur, ou pour une réunion pleine de gens importants. Ecolier, il domptait son angoisse en s’astreignant à rejoindre la grille de l’école sans poser le pied sur les rainures des pavés du trottoir.
Pour éviter de passer sous l’échelle, il a fallu faire un détour assez important à cause de nombreux sens interdits, avant de pouvoir prendre la rue dans l’autre sens. Je restais silencieux. Maintenant beaucoup de gens appellent ces petits rituels des Troubles Obsessionnels Compulsif. T.O.C. C’est très à la mode. Ca ne veut rien dire mais ça rassure, ça calme l’angoisse qui peut naître face à un comportement qu’on ne peut ni comprendre ni maîtriser. Caser l’humain dans des dénominations, des appellations, des sigles, ça aussi c’est un rituel. Chez certains ça tient même du trouble obsessionnel compulsif. Je ne dégaine pas un pistolet à étiquettes à tous bouts de champs, et jamais je ne me suis permis de faire à Jean-Pierre la moindre remarque, même sous forme de plaisanterie, sur les différents rituels qui règlent une partie de son existence. Nous en avons tous n’est-ce-pas ? Je me rappelle un passage du « Roi des aulnes » de Tournier où le personnage principal explique que pour supporter sa sale gueule, il se plonge tous les matins la tête dans la cuvette des WC et tire la chasse. Ca le soulage.
Moi-même j’ai mis en place un rituel qui consiste à prétendre que toutes mes petites manies sont celles d’un personnage imaginaire sur lequel je les projette.
Il m’évite de payer un psychanalyste, et je me sens moins seul dans les moments critiques.
Je l’appelle Jean-Pierre.

Olivier Salaün