- Nom, prénom, profession
- Microsoft, Nicolas, conseiller en communication.
- Microsoft, comme les logiciels ?
- Exactement.
- Vous vous foutez de moi ?
- Pas du tout.
- Ce n’est pas ce qu’indiquent vos papiers d’identité…
- Je sais, mais je n’ai vendu mon nom que la semaine dernière. Je n’ai pas eu le temps de faire toutes les démarches administratives.
- Vous avez vendu votre nom ?
- Exactement. En échange d’une somme forfaitaire, je m’appelle dorénavant Microsoft. Ainsi, chaque fois que je me présente ou que je remplis un formulaire quelconque, je fais de la publicité pour Microsoft. Ils essaient d’obtenir le marché de l’administration française. De manière subliminale, le nom de Microsoft apparaît maintenant dans les dossiers de la Sécu ou sur les listes électorales. Au moment de prendre une décision, l’accumulation peut faire la différence. C’est de la notoriété.
- Soit, passons. Alors, vous pouvez m’expliquer ce qui s’est passé ?
- Oui. Je peux. Vous connaissez sans doute les difficultés pour faire de la publicité dans les grands évènements sportifs. Entre les organismes de régulation et de contrôle tels que le CSA et les grands groupes, c’est une véritable course à l’armement digne de la guerre froide. Dès que les autorités conçoivent un nouveau blindage législatif, les publicitaires imaginent un nouveau missile marketing. Il devient de plus en plus difficile de se faire une place dans la compétition. Dans la boxe par exemple, la lutte est terrible. Nous avons donc décidé d’acheter des morceaux de sportifs, comme pour les maillots des cyclistes ou les coques de Formule 1.
- Donc vous étiez là parce que vous aviez loué de l’espace publicitaire sur les boxeurs du match de ce soir…
- Non, nous ne louons pas, nous achetons véritablement. Le sportif est débité en morceaux, comme sur les planches anatomiques que vous pouvez voir chez le boucher, et les différentes pièces sont mises aux enchères. Nous devenons légalement propriétaire de ce que nous achetons. Quand il meurt, nous le récupérons. En attendant, nous collons de la pub dessus.
- C’est totalement immoral.
- Nous ne forçons personne. Et puis vous ne direz pas ça quand vous pourrez voir le bras momifié du champion du monde des poids lourds au Planète Hollywood ou les jambes de Lance Amstrong exposées dans un bocal de formol à l’entrée du Décathlon de la Défense !
- Tout ça ne m’explique pas ce qui s’est passé.
- Il faut que je commence par le début. Le problème c’est que les sportifs et leurs agents vendent des morceaux de plus en plus petits. Ce qui fait que les logos et autres slogans imprimés sur leurs corps sont parfois difficilement identifiables. Moi, je suis chargé de « faire la claque » comme on dit. J’ai un portefeuille de clients que me paient pour aller hurler leur nom sous les micros.
- C'est-à-dire ?
- C'est-à-dire qu’au lieu d’encourager un sportif en l’appelant par son nom, je le fais en le désignant par celui d’un de ses propriétaires. Je crie par exemple « Vas-y La Poste » ou « Utilise ton crochet William Saurin » au lieu de son nom. Et je crois que c’est à cause de ça que tout à dégénéré.
- Pourquoi ?
- Tout allait bien au début de mon programme. J’avais suivi ma liste et j’avais déjà hurlé mes « Là t’es bon Volvo », « Bousille-le Justin Bridou » et autres « « Lâche rien Toshiba ». Ensuite ça a été le Trou Noir…
- Vous ne vous rappelez plus de rien ?
- Pas du tout. Après « Lâche rien Toshiba », j’ai crié « T’es le plus fort Trou Noir », comme c’était prévu. Trou Noir est une nouvelle marque d’alcool à base de liqueur de café, d’hormones de taureau et de kétamine. Une variation du trou normand à la fois digestive et énergisante. Le problème c’est que pour des raisons légales, il est totalement inconcevable de mettre ne serait-ce qu’une évocation de référence, même la plus allusive, à un alcoolier, sur le corps d’un boxeur. Alors nous avons trouvé la parade : nous l’avons mise dans le boxeur.
- C'est-à-dire ?
- Je ne parle pas du marquage au plomb du squelette de nos athlètes…
- Pardon ?
- Oui, d’ici quelques temps nous prévoyons de fondre directement des logos et des slogans dans les os des sportifs. Ainsi, tous les examens médicaux, radios, scanners ou autopsies qui suivront une compétition ne seront pas perdus : nos messages apparaîtront quoi qu’il arrive. On a déjà fait quelques essais et la fracture ouverte du maillot à pois sur le Tour de France de l’année dernière nous a déjà valu plus de 30 secondes d’antenne en direct. Vous auriez vu cet os saillant lui percer la peau en mettant ostensiblement en valeur les cuisines Vogica ! Un résultat inespéré.
- Au fait monsieur, au fait… Le trou noir s’il vous plaît.
- Oui, le Trou Noir. Je vous disais donc que pour l’instant le marquage au plomb est encore à l’état expérimental. Pour Trou Noir nous avions décidé de mettre le produit lui-même directement dans notre athlète.
- Ce qui signifie ?
- Qu’il était plein comme une huître. Juste avant de monter sur scène, nous lui avons fait boire deux bouteilles de Trou Noir. Il faut savoir que cette boisson titre quand même 72° et que les essais cliniques ont montré que l’interaction des produits qui la composent fait perdre à peu près 82% de capacités cognitives. Ca fait un véritable carton chez les jeunes. Mais c’est probablement ce qui l’a fait partir en Chupa Chups. Il faut savoir que Jean Préval, le champion en titre, est un ancien pompier volontaire. C’est un gentil garçon, mais il n’a pas non plus inventé le ballon dirigeable. Alors avec 82% de capacité cognitive en moins, il est possible que mon intervention ait pu le conduire à un comportement disons… fantasque.
- Et pourquoi ?
- Quand j’ai crié « Allez Shell », il a compris « A l’échelle ». En bon pompier, il a voulu se rendre à son camion. D’où sa sortie de ring.
- Et les 8 morts et 53 blessés, vous les expliquez comment ?
- Quand un champion du monde des poids lourd abruti, gavé d’alcool, d’hormones et d’anesthésique vétérinaire a une idée en tête, on ne l’arrête pas facilement. Et quand il commence à demander « Où est le feu » en tapant sur tout le monde, ça crée comme une sorte de panique générale. D’où le mouvement de foule. Je me suis dit que j’avais ma part de responsabilité dans tout ça et j’ai donc décidé de venir vous voir.
- Bon. Je ne suis pas sûr d’avoir totalement compris ce que vous m’avez expliqué mais pour tirer cette affaire au clair je vais vous mettre en garde à vue et je vais conseiller au juge de demander la détention provisoire. Qu’est ce qui vous fait sourire ?
- Je viens de faire pénétrer Microsoft d’un seul coup dans les fichiers de la police, du ministère de la justice et de l’administration pénitentiaire. Sans compter les retombées dans la presse ! Vous n’imaginez pas la prime de fin d’année que je vais toucher !
- Je préfère ne pas y penser.

Romain Protat