Il y en a qui finissent toutes leurs prières par le mot “Amène !”, parce qu’ils croient qu’ils seront servis plus vite. Moi, j’ajoute “Amène l’échelle !”, parce que je suis tombé de haut en naissant : ma mère se tenait debout en haut d’un escalier aux marches moussantes de savon… En effet, le neuvième mois finissant de sa grossesse ne l’avait pas dispensée de se sentir dans l’obligation d’accomplir comme toujours le programme de nettoyage journalier commandé par le calendrier ménager ! Le médecin qui m’a examiné après cette chute de vingt marches a d’ailleurs décrété que le savon m’avait sauvé la vie, les pentes glissantes étant comme on le sait les plus douces à descendre ; mais il a aussitôt ajouté que le choc psychologique, additionné au trauma de la naissance, pourrait laisser pour séquelles des compulsions obsessionnelles incurables.
C’est pourquoi l’on ne s’étonnera pas que, depuis ce jour, je n’aie cessé de vouloir remonter la pente par tous les moyens que la vie m’offrait, des plus immédiats aux plus recherchés. J’ai commencé par vider tous les pots de confiture qui me tombaient sous la cuillère, dans le secret espoir de grandir plus vite et plus haut que mes petits camarades ; puis, sous la poussée de ma réflexion naissante, je me suis mis à grimper aux arbres afin de croquer à la source le fruit sur sa branche porteuse, tout en ayant conscience que si ma mère avait pu me surprendre alors que j’étais suspendu au bout des feuilles les plus fines telle une araignée à son fil, elle serait sans aucun doute morte de peur ! – mais elle ne me voyait pas, ni à ces instants ni aux autres, tout occupée qu’elle était à s’acquitter heure après heure des obligations quotidiennes édictées par le calendrier ménager.

Or, un jour que le ruissellement de la pluie, en faisant mousser les débris organiques accrochés à l’écorce de l’arbre auquel je grimpais, en avait rendu les branches glissantes, je lâchai brusquement prise : et c’est ainsi que j’effectuai la seconde grande chute de ma vie… Lorsque je rouvris les yeux au terme d’une absence dont je ne saurais évaluer la durée (et dont ma mère ne s’était bien sûr pas aperçue, tout absorbée qu’elle était à égrener d’heure en heure l’interminable chapelet des tâches journalières imposées par le calendrier ménager), quelle ne fut pas ma surprise de découvrir, se tenant debout devant moi comme une plante curieuse, une fillette en jupe qui me dévisageait avec des yeux inquisiteurs mais néanmoins pleins d’affection !
Affalé comme je l’étais, quasiment enfoncé en terre à dire vrai, j’étais admirablement placé pour voir tout ce qui se passait sous les jupes de la fillette : elle portait une attirante petite culotte dont la délicieuse couleur rose me poussa irrésistiblement à aller regarder ce qui se tramait dessous – peut-être parce que le rose est la couleur des bonbons dont j’étais friand autant que de confitures ou de fruits, ou alors plus simplement parce que je portais au fond de mon âme dix millénaires d’histoire de l’humanité.

Et moi qui, jusqu’à ce jour, n’avais connu que les extases gustatives du sucré, je découvris avec émerveillement que le salé est la plus pure des douceurs ; alors, depuis cette chute bénie des cieux par laquelle j’ai découvert le meilleur moyen de remonter la pente, je m’amène et je lèche elle.

Yves-Ferdinand Bouvier