Je n’aime
pas l’aventure, ne l’ai jamais aimé et longtemps
je me suis couché de bonne heure en espérant qu’ainsi
il ne m’arriverait rien. Cette vie à double-nœud s’est
tranquillement déroulée, comme prévu, trente années
durant. Jusqu’à ce matin, 8 :30.
Ce sont les Américains. Ils sont arrivés en bloc. Ils
appellent ça un staff. Un staff qui remplit les quotas en vigueur
à l’autre bout de notre monde : un grand blond, une petite
brune, un moyen Noir et un Asiatique. Pas d’Arabe. Aucun de ceux-là
ne parle le français. J’agis donc, et ne suis là
que pour ça, en qualité d’interprète entre
les deux parties. Sinon, mon activité au sein de cette entreprise
me cantonne la plupart du temps à l’étage 27, dans
un petit bureau où nous sommes trois, comme en la cellule d’une
geôle, sauf que je n’ai tué personne, ni mes collègues
ce me semble. Alors, je suis monté par le grand ascenseur de
verre, jusqu’au 123ème, là où se trouvent
les salles de conférence, les salles de colloques, les salles
de réunions et, plus modestement, quoique plus enviables aussi,
les open-space où s’égayent de splendides secrétaires
et des cadres robustes qui cherchent en bras de chemise et cardigans
sombres des moyens plus performants de rendre l’entreprise plus
performante. Les Américains étaient pressés. Sans
doute de repartir en Amérique parce que j’ai entendu l’un
d’entre eux, le moyen Noir, dire et la petite brune a aussitôt
répliqué :
- Je ne comprends pas pourquoi mais je sens qu’ils ne nous aiment
pas.
- Adrian ne soit pas plus bête que ton statut social l’autorise.
Alors nous avons commencé tôt et nous voilà, il
est 8 :29, ma vie va basculer et la réunion s’attarde autour
de points d’interrogations auxquels j’aurais bien quelques
réponses mais pas l’habilitation. Le silence n’ayant
pas besoin de traduction, je regarde mes doigts et mes ongles en songeant
qu’il est étrange que nous ayons des ongles. Et mon téléphone
portable sonne, au fond de la poche intérieure de mon costume
bleu. Comme nous sommes une entreprise de télécommunications
et qu’à l’heure actuelle la majeure partie de notre
capital est consacrée à la téléphonie mobile,
j’ai l’autorisation ainsi que la totalité du personnel
de trimbaler mon portable allumé et suis obligé d’y
répondre lorsque ce dernier appelle. Une simple excuse suffit
à être pardonné.
- Excusez-moi. Allô ?
- M. Borde ?
- Oui ?
- Il me faut un pistolet. Vite !
Ainsi équipés de nos téléphones, nous avons
souvent du mal à gérer les tentatives d’interpénétration
de notre vie professionnelle par notre vie privée. Je toussote,
dois rougir, puis, pour faire entendre à mon correspondant que
sa plaisanterie a fait mouche, je baisse la voix et murmure :
- Je suis en réunion.
- Oui. Mais il me faut un pistolet, M. Borde. C’est urgent !
- Je suis désolé, je pense que vous faites erreur, Monsieur.
Je raccroche, au bord d’une apoplexie à laquelle personne
ne prête attention. Je traduis un long pan de discussion agitée
au cours de laquelle l’avantage glisse de plus en plus dans notre
camp pour finalement s’envoler vers les Américains qui
nous quittent sitôt leur protocole signé. Je crains un
temps que ma place d’interprète dans ce fiasco ne me coûte
mon poste au 27ème étage, et nous serrons l’une
après l’autre les mains de la délégation
qui repart avec ses sourires carrés encadrant des dentitions
exclusivement composées de canines acérées.
- Bon sang, on les a eu bien profond, ces bâtards !
- Ca putain, oui ! Tu nous préparais ça en douce mon salaud
!
- Quoi ! J’allais pas ébruiter la chute du cour et risquer
de nous reprendre la marchandise dans la gueule. Les Américains
fonctionnent comme ça : tu trébuches, ils arrivent par
derrière et avant que t’aies le temps de te redresser,
t’as leur bite dans le cul .
- Oh oh oh ! Vincent, roi de la piste et de la métaphore filée.
- Merci, M. Borde. Vous nous avez été d’un grand
secours. Vous nous suivez à déjeuner.
Je souhaiterais protester mais mon téléphone sonne et
l’assemblée se lève et quitte les lieux, faisant
bruire au passage les pages vierges du paperboard dans l’entrée.
- Allô !
- Ce pistolet, vous vous êtes renseigné ?
- Mais enfin, qui êtes-vous ?
- Merde, Borde ! Il me faut un pistolet. Après je vous fous la
paix, compris ?
- On se connaît ?
- …
Dans l’ascenseur, muré entre les cadres qui grivoisent
en m’ignorant, je regarde la liste des appels entrant de mon mobile
et constate que l’importun au pistolet n’a même pas
pris la peine de masquer son numéro : il est là, avec
ses chiffres qui font du nudisme sur mon écran. C’est gênant.
Ca complique considérablement l’état de cette situation
que je trouve, du coup, bien plus déplacée qu’il
n’y paraissait jusque-là. J’en suis là quand
l’appareil émet à nouveau sa sonnerie. La toccata
de Sophie. Vais-je pouvoir répondre aux questions de Sophie,
encerclé comme ça par les cadres ?
- C’est moi.
- Oui, j’ai vu…
- Dis-moi : est-ce que tu te masturbes en reniflant le fond de mes petites
culottes sales ?
- Bon sang Sophie !
La rapacité de l’âme humaine est infinie. Absent
jusqu’à ce murmure outré, me voici maintenant l’attraction
principale des cadres. Je temporise en montrant mes dents et en hochant
les épaules. Ca ne leur signifie visiblement rien, ni ne les
écarte de leur observation.
- Figure-toi que Jeanne a choppé Henri dans leur salle de bain
en train de se masturber, le nez collé dans une de ses petites
culottes qu’il avait sorti de la panière à linge
sale…
- J’ai un double appel, Sophie…
- Et alors ?!
Oui, en effet, et alors ? Que peut bien comprendre Sophie à des
histoires de double appel quand à l’autre bout de la ville
elle se met en boucle autour d’un problème d’une
raisonnable quotidienneté. Dois-je, là maintenant, à
cinquante mètres à la verticale du rez-de-chaussée,
cerné par les squales de la direction, répondre à
ma compagne qu’effectivement, en deux occasions, je me suis moi-même
retrouvé le nez plongé dans l’odeur piquante et
animale de ses fonds de culottes afin d’y puiser l’inspiration
nécessaire à une branlette éhontément délicieuse
? Sur l’écran de mon téléphone portable,
les chiffres nudistes de l’importun se sont remis à clignoter.
- Tu ferais bien de me répondre honnêtement parce que je
n’aimerais pas tomber un jour sur ce genre de dégueulasserie
sans y être préparée. Et je t’avertie aussi
que si ça devait arriver, terminées les parties de jambes
en l’air, si tu veux de la fesse tu te débrouilleras ailleurs.
Je souhaiterais répondre à Sophie que l’on n’appelle
pas lever la jambe l’action de s’apparier une fois l’an
en regardant au plafond jouer les ombres et les lumières projetées
par la rue. Sophie ne lève pas la jambe, une fois l’an
elle se met sur le dos, voilà tout. L’ascenseur vient de
s’immobiliser au rez-de-chaussée. Je bascule Sophie sur
l’orbite aveugle des correspondants en attente. Les portes glissent.
Les cadres sortent.
- Alors ?
- Ecoutez ! Je ne sais pas exactement ce que vous cherchez…
- Mais enfin, bordel de merde vous êtes bouché à
l’émeri ou quoi ? Un pistolet ! Il vous faut un bon de
commande ?
- Je sais même pas qui vous êtes, je sais même pas
de quoi vous me parlez, je sais même pas ce que c’est que
cette histoire de pistolet alors qu’est-ce que vous voulez que
je foute de vos conneries ?! Hein ?!
On reconnaît à son manque de sang-froid l’homme qui
se cache et à qui jamais rien n’arrive. Il se retrouve
un midi, au centre exact du rez-de-chaussée d’une des plus
grandes entreprises nationales , en train de hurler dans un téléphone
portable, en ayant perdu toute notion de réalité. Les
cadres de la direction ne sont pas mon seul public. C’est l’heure
où les étages se vident, où la tour Maxwell dégueule
ses employés, particules affamées qui s’enfuient
vers les restaurants attenants, dépenser leurs tickets-repas
et ne pas en récupérer la menue monnaie résiduelle.
Bien sûr, l’homme à qui il manque un pistolet a raccroché.
Je n’en suis que davantage la victime schizophrène d’un
invisible ennemi, soit l’énième pauvre type surmené
qui craque en scène et s’effondre foudroyé sur le
marbre glacial du lobby. Je ne m’effondre pas. Les cadres me fuient
rapidement, qu’on ne me confonde pas avec leur compagnie, là-bas
la porte-tambour a déjà fini de les éjecter au
dehors où seul le plus fourbe des quatre, celui dont le verbe
est toujours le plus vaseux, ose un regard vers moi, à la dérobée,
par-dessus l’épaule comme on jette un peu de sel pour conjurer
le mauvais sort. Entre mes doigts crispés, mon téléphone
ronronne à nouveau de la toccata de Sophie pour qui je ne suis
jamais absent.
- Oui…
- Tu ne me mets pas en attente !
- Pardon, je…
- Tu ne me mets plus jamais en attente !
- Sophie, je…
- Est-ce que c’est bien clair ?
- Oui, Sophie je ne te mets plus jamais en attente, voilà, c’est
promis, excuse-moi.
- Certainement pas ! Et je sais sur le compte de quoi je dois mettre
ce geste déplacé alors crois-moi bien qu’à
partir d’aujourd’hui, tu peux t’en trouver ailleurs
des petites culottes, espèce de salopard !
- Je n’ai jamais reniflé…
Bien sûr Sophie a le droit de raccrocher la première, je
n’irais pas la rappeler pour en discuter, je lui abandonne ce
privilège. Ce qui me chagrine est ailleurs. Pourquoi suis-je
allé raconter à Henri qu’il m’arrivait régulièrement
de me masturber en reniflant les petites culottes sales de Sophie ?
Parce que Henri est ce qui se rapprocherait le plus d’un ami de
confiance. Pourquoi Henri est-il allé aussitôt raconter
à Jeanne que je me masturbais en reniflant les petites culottes
sales de Sophie ? Parce que Henri sait que Jeanne déteste Sophie.
Pourquoi Jeanne a-t-elle raconté à Sophie qu’elle
avait surpris Henri en train de se masturber en reniflant ses petites
culottes sales alors que cette histoire n’est pas la leur ? Parce
que Jeanne et Henri savent très bien que Sophie est une insipide
idiote et que ça finira rapidement par me retomber dessus. Oui,
mes amis me manipulent, c’est pourquoi j’en ai très
peu.
Je n’appelle donc pas Henri, je monte le voir, il est à
la cellule Recherche & Développement au 113ème étage
et ne prend pas de pause à midi pour cantiner sur les tickets
repas. J’entre dans son bureau sans frapper, il est seul, je traverse
rapidement les trois mètres qui nous séparent et lui flanque
maladroitement mon poing dans la mâchoire ce qui lui arrache un
cri de stupeur et manque me briser le poignet.
- Enfin mais t’es complètement con !
- Et toi t’es qu’un sale connard !
- C’était une plaisanterie, Marc, bon sang !
Je veux lui en coller un autre mais l’envie faiblie en cour de
route et il ne ramasse qu’une demi-mandale sur le revers du bras
qu’il a levé pour parer le coup. C’est nul et lamentable,
ce type me domine tellement qu’il se refuse à me corriger
en retour.
- Marc, arrête, merde !
- C’est toi qui arrête de m’emmerder avec cette histoire
de pistolet, ça fait marrer personne et tu sais pertinemment
que c’est le genre de truc qui me fait flipper ! Alors tu arrêtes
tout de suite, t’as compris !
- De quoi tu parles ?
- Je parle de tes putains de coup de fil anonymes … Allô
!
Je gueulais si fort que je n’ai même pas entendu sonner
mon téléphone. Le numéro exhibitionniste scintille
sur le petit écran 256 couleurs. La voix de l’importun
s’est endurcie comme si cette histoire avait trop duré
pour lui aussi. Ce n’est tout de même pas de ma faute.
- Bon, vous avez de quoi noter ? Parce que je me suis renseigné
alors maintenant vous avez intérêt à faire vite
: vous allez chez Kreiger, c’est à une station de métro
d’ici sur la ligne 2, rue de l’Arbalète, vous pouvez
pas rater la boutique, parait qu’ils occupent tout le pâté
de maisons. Là, vous entrez et vous demandez Ramirez, c’est
le type qui s’occupe des armes de poings. Après, je vous
laisse faire, vous êtes grand, vous savez vous servir de votre
langue. Pour le prix, ne lésinez pas sur les moyens, je vous
rembourserai. C’est assez documenté comme ça ? Vous
me rappelez quand vous l’avez.
- Allô ?… Allô ! Il a raccroché.
- Qui a raccroché, Marc ?
- Le type au pistolet. Il a raccroché.
Je sors du bureau d’Henri comme un robot pour enfant sort de l’usinage,
dans une sorte d’emballage en papier bulle pour le protéger
des chocs et des bruits de l’extérieur. J’avance
en tentant de réfléchir à tout ça, ce que
je n’arrive pas à faire sans parasitage. Dans l’ascenseur
entre le 113ème et le 98ème la partie la plus honnête
de ma personne lutte contre l’autre pour imposer sa perception
du problème : céder à l’envie de se débarrasser
de cette histoire en allant quérir à l’adresse indiquée
l’arme demandée reviendrait à mettre l’annulaire
dans un projet dont je ne sais rien mais qui, je serais prêt à
en prendre les paris, pourrait bien n’être qu’un début.
Alors de façon exponentielle, il me sera demandé par le
même biais, demain, ou dans les jours à venir, de fournir
cet anonyme en diverses autres marchandises prohibées et ce jusqu’à
ce que je me fasse prendre à sa place. Entre le 98ème
et le 43ème l’autre partie de ma personne s’enfile
dans une des nombreuses failles de mon honnêteté, dynamite
ma bonne conscience et je suis soudain tout à fait prêt
à me débarrasser du problème par le moyen le plus
rapide. Au 43ème étage mon téléphone sonne,
je suis regonflé, je ne vais pas me laisser avaler comme ça,
je donnerais l’estocade quoiqu’il m’en coûte
et plus jamais on ne m’y reprendra.
- Ecoutez, c’est d’accord, je file chez Kreiger vous acheter
votre flingue mais je vous avertis que j’ai votre numéro
de portable et qu’à la moindre entourloupe je vous dénonce
aux flics. Est-ce que c’est compris ?
- Qu’est-ce que c’est que cette histoire ?
- Merde ! Sophie ?
D’où m’appelle donc cette idiote pour que mon téléphone
ne l’aie pas identifiée ?
- Tu es où ?
- A qui tu croyais parler ? C’est quoi cette histoire de flingues
?
- Non, Sophie, je t’en prie ne commence pas toi non plus, j’ai
une journée harassante, on parlera de ça quand je rentrerai
ce soir.
- Marc, je te somme de t’expliqu…
Je prends sur moi de lui claquer la ligne au nez et d’en prendre
pour mon grade plus tard. Je frémis d’un nouveau bouillon
électrisé qui me remonte jusqu’aux cervicales et
me réfrigère le cortex comme si mon cerveau s’était
mis à mâcher un paquet entier de chewing-gum à la
menthe blanche. Je ne suis pas taillé pour l’aventure,
j’avais prévenu. Je perds mes moyens à la vitesse
d’un patineur sur un lac en pente. Ce qu’à cet instant
j’imagine comme étant très proche de l’irréparable
se produit donc à cette même vitesse, dès qu’à
nouveau mon téléphone résonne de ce timbre dodécaphonique
qui n’identifie pas le correspondant :
- Ecoute, maintenant tu me fais chier, Sophie ! Alors oui, je te le
dis puisque tu n’attends que ça : je me branle en reniflant
tes culottes sales et crois-moi, ce n’est pas de gaieté
de cœur parce qu’une fois passée l’éjaculation,
j’ai comme un goût dans la gorge pour le restant de la journée.
Voilà t’es contente ?
- Oui, et mon pistolet, vous en êtes où ?
Bon sang, je ne connais pas cet homme et qu’il apprenne maintenant
que j’ai des soucis de culottes avec ma compagne est le cadet
de mes soucis. Mais de savoir que ces deux assistantes du bureau des
ingénieurs marketing qui partagent la cabine avec moi depuis
le 43ème vont sortir d’ici comme des bombes à l’anthrax
prêtes à diffuser ce poison dans toute l’entreprise
me brise le moral et fissure une partie raisonnable de mon squelette,
dernière structure un peu solide sur laquelle je comptais jusqu’alors
pour achever le travail que m’a confié ce dingue.
- Je vous rappelle quand j’ai votre… machin. Excusez-moi
mesdames… Je fais partie d’une troupe de théâtre
et… enfin nous en sommes aux dernières répétitions
et comme j’ai beaucoup de boulot en ce moment au bureau, je suis
obligé de faire ça par téléphone…
J’espère que je ne vous ai pas choquée.
Les assistantes du bureau des ingénieurs marketing s’enfuient
au 3ème. Je traverse le hall, descends dans le métro et
passe la porte du pâté de maison Kreiger dans un état
de totale spongitude. Je demande Ramirez au premier vendeur venu mais
par trois fois le premier vendeur venu me répète qu’il
est tout à fait certain qu’il n’y a pas de Ramirez
ici. Alors pour la première fois depuis le début de cette
journée sans fond ni espoir, j’appelle le type au pistolet.
Il décroche à la seconde sonnerie, il n’a plus de
souffle ou bien il est en train de le digérer, sa voix est atone,
cet homme a certainement un besoin réel de pistolet, je ne m’en
étais pas rendus compte mais là, ça saute aux oreilles
:
- Vous l’avez ?
- Non, écoutez, ils n’ont pas de Ramirez ici, ils savent
même pas qui sait Ramirez.
- Mais on s’en fout de Ramirez, vous êtes chez Kreiger,
sautez sur le premier vendeur venu et demandez-lui de vous vendre un
de ses putains de flingues et qu’on en parle plus ! Qu’est-ce
que vous pouvez m’emmerder, c’est pas croyable comme vous
m’emmerdez !
- Oui, ben fallait pas m’appeler pour vous acheter ce flingue,
hein ? Des numéros, y en a des milliers… Allô !
Et puis j’en ai ras le bol qu’on me raccroche au nez aussi,
c’est quoi cette histoire, on dirait un vaudeville avec un pistolet
dans le rôle du mari cocu et moi dans le rôle de l’armoire
à glace qui planque l’amant. Le premier vendeur venu repasse.
- Il me faudrait un pistolet.
- Oui. Quel genre ?
- Un pistolet.
- Bon, suivez-moi.
Je suis le premier vendeur venu comme s’il était la voie
du salut. Nous traversons des galeries d’armes de toutes les formes
destinées à toutes les éliminations, allant du
parasite à bois jusqu’aux bancs de cétacés.
Dans les allées, des clients masculins comparent le matériel,
imaginent l’avenir sous l’angle rapprochant d’un fusil
à lunette, tentent leurs épouses engoncées dans
la fourrure avec des accessoires d’autodéfense, quelques
autres vendeurs acquiescent à tout pour vendre, arrondir les
chiffres, faire monter les courbes. Quoiqu’il arrive, le commerce
survivra aux destructions globales.
Je mets une heure à acquérir le pistolet dont à
besoin mon homme. Je passe par diverses phases dont la dominante reste
jusqu’au bout le doute. A chacune d’entre elles, je prends
mon portable et appelle l’importun. A chacun de mes appels, je
sens que le bonhomme se change un peu plus en statue de sel, pétrifié
par l’attente et mes valses hésitations, il me reçoit
avec une acrimonie en hausse qui décroît finalement d’un
coup lorsqu’à 13H57 je compose sur numéro pour la
dernière fois :
- Voilà, je l’ai.
- Bon. Nous y sommes. Venez me rejoindre. Le Hilton, sur l’esplanade
Messier. Je suis dans la chambre 2066 au 20ème étage.
Evitez de vous faire remarquer, vous serez gentil. Et en arrivant, vous
frappez deux coups, vous comptez trois secondes et vous refrappez une
fois. Compris ?
- Je ne peux pas.
- Comment ?
- Pas maintenant en tout cas. Je dois reprendre mon travail dans trois
minutes et je suis à un quart d’heure du bureau, et je
vous signale, au cas où vous trouveriez ma requête déplacée
que je me suis assis sur ma pause déjeuner pour vous trouver
votre machin, alors vous allez gentiment m’attendre jusqu’à
cinq heures… Allô ?
Le Hilton se trouve en face du building de la société
qui me rétribue mensuellement pour le travail que je fournis.
Et même si les deux bâtiments sont distants l’un de
l’autre d’une bonne esplanade, je me faufile pour accéder
aux portes tambours de l’hôtel. Je me faufile encore jusqu’aux
ascenseurs et l’un d’entre eux me faufile, seul, jusqu’au
20ème étage. Au fond de ma sacoche, le pistolet, encore
dans sa boite de carton, malgré ses 563 grammes de polycarbonate,
pèse son poids de drame et de dissimulation. En grimpant lentement
vers le dénouement de cette aventure, je refuse comme je l’ai
fait jusqu’à présent, de laisser mon esprit vagabonder
vers des valises de questions sans intérêt. Je me verrouille
à sa maladive curiosité et me contente de l’ascension
puis des portes qui s’ouvrent sur le palier en mousseline de moquette
et je glisse à pas feutrés vers la porte 2066, clos en
moi-même comme le poussin dans un œuf cimenté. Je
livre le pistolet et je ressors pour rejoindre mon petit poste d’employé
modélisé qu’on remercie à l’occasion
d’une prime de fin d’année. Voilà.
Je connais l’homme qui ouvre la porte de la suite 2066. Il a 63
ans, il a commencé sa carrière comme juriste dans une
entreprise de travaux publics, puis il a racheté l’entreprise
de travaux publics, une bonne partie des entreprises du secteur environnant
et une constellation de petites structures dont il s’est servi
de portefeuille. Aujourd’hui, cet homme trône à la
tête d’une des plus grandes entreprises nationales, au 130ème
étage de la tour d’en face, il s’appelle Maxime Deltre
et c’est mon patron.
- Vous avez failli me faire attendre, M. Borde !
- M. Deltre ?
- C’est ça, hurlez bien mon nom ! Allez, entrez !
Pourquoi M. Deltre me harcèle-t-il depuis 10H30 ce matin avec
cette histoire de pistolet ? Pourquoi M. Deltre fait-il le siège
de cette suite du Hilton alors que tout le monde le croit sagement assis
derrière son bureau en verre dépoli du 130ème étage
de la tour d’en face ? Pourquoi la suite 2066 est-elle plongée
dans le noir alors qu’à l’extérieur le soleil
de juin fait bouillir les yeux de mes concitoyens ? Pourquoi cette fille
nue, si belle, aux cheveux si blonds, aux yeux si terrifiés gît-elle
au milieu du lit, tenue au respect par quatre paires de menottes qui
l’écartèlent au quatre points cardinaux, son sexe
rasé souriant au plafond, un bâillon lui murant la bouche
?
Voilà pourquoi je me couche de bonne heure chaque soir. Sans
même me méfier que la plupart des heures diurnes recèlent
elles aussi leur part de dangers, de risques, d’horreurs et d’abominations
diverses et variées.
- M. Deltre, que se passe-t-il ici ?
- Vous avez mon pistolet ?
J’ouvre ma sacoche sans quitter des yeux la crucifixion de la
femme blonde. Elle non plus ne nous quitte pas des yeux et visiblement,
d’entendre M. Deltre me réclamer son pistolet les écarquille
plus encore. Elle paraît même vouloir se débattre
mais les menottes l’entravent court et seul sa tête arrive
à pivoter de droite à gauche. Je me crois donc obligé
de lui tourner le dos pour extraire le pistolet de sa boîte et
le tendre à M . Deltre. Jusqu’à ce que cet homme
que l’on paye cher pour prendre des décisions nettes et
définitives se saisisse de cette arme, j’avoue ne pas m’être
posé la question de savoir à quoi exactement elle allait
lui servir. Ca peut paraître crétin de ma part, on peut
supposer qu’une association d’idées est immédiatement
envisageable quand on a comme moi, sous les yeux, une telle scène
à l’indiscutable évidence, mais bon, voilà,
je n’avais pas songé à ça. Heureusement,
pour M. Deltre les choses sont un peu plus claires. Il a enfilé
un gant de cuir. Un seul. Celui qui masque la main qui se saisit du
pistolet, arme le pistolet, dirige le pistolet vers la femme sur le
lit. L’autre main, la gauche, attrape un oreiller, le pose sur
le visage de la femme. Le bruit est sec, étouffé par les
plumes qui s’envolent jusqu’au plafond, le corps nu s’enfonce
dans le matelas qui le renvoi d’un brusque coup de ressort et
puis les deux seins s’immobilisent et M. Deltre me tend à
son tour le pistolet. Sa crosse est tiède. L’odeur de la
chambre vient brusquement de changer. On dirait qu’on a oublié
un fer à friser quelque part sur un paillasson.
- Prenez ça et tirez là. Marc ! Bougez votre cul, on va
pas y passer la nuit.
M. Deltre a pincé un bout de gras qui pend de son bras et me
le désigne du menton. Il me regarde comme si j’étais
un chauffeur qui peinait à lui tenir la portière. Je ne
comprends pas très bien à quoi veut en venir cet homme.
Et je ne comprends pas tout à fait non plus ce que je viens faire
dans cette histoire où les choses sentent concrètement
très mauvais. Plusieurs questions continuent de me tarauder ainsi.
Il faudrait que je fasse un tri très sélectif mais comme
M. Deltre semble s’impatienter plus qu’il n’en a l’habitude,
je choisis celle qui me semble la plus sérieuse :
- Est-ce que je risque de perdre mon emploi ?
- Si vous ne me logez pas immédiatement une balle ici, oui, je
téléphone au DRH et vous foutez le camp avec armes et
bagages.
Bon sang ! Sophie me tuerait si j’arrivais ce soir avec mon solde
et une explication vaseuse. Evidemment, il faudrait que je mente et
je ne sais pas très bien mentir. Je me fais régulièrement
attraper lorsque je mens. Je ne sais pas, sans doute ai-je quelque chose
sur le visage qui s’allume ou s’éteint, qui fait
panneau indicateur, me trahit, hurle ou chuchote à mon interlocuteur
que ce que je viens de prononcer est un ramassis de truanderies. Je
mens peu. J’évite. Trop de soucis risquent d’en découler.
L’omission, une fois de temps à autre, quand c’est
seulement nécessaire. On remarque moins une omission puisque
omettre c’est ne pas dire. Mais pourrais-je rentrer ce soir en
ne disant pas à Sophie que M. Deltre vient de me renvoyer ? Pourquoi
pas ? Après il ne me resterait que cette histoire de petite culotte
à régler et nous pourrions aller nous coucher. Et demain
je pourrais revenir à une vie normale dans laquelle M. Deltre
serait encore vivant et où j’irai à nouveau à
la rencontre de différents DRH, leur proposer mon curriculum
vitae et l’impeccabilité de mon savoir faire. Mais aussitôt
émise, une telle idée me paraît en totale inadéquation
avec la réalité. Jamais l’affaire des petites culottes
de Sophie ne se tarira aussi facilement. C’est trop grave. Sophie
ne me lâchera pas jusqu’à ce que je cède et
avoue que oui, moi aussi, tout comme ce con d’Henri. Et alors
ce ne sera que le début d’une soirée longue et douloureuse
où je me coucherai tard et dévasté et sans doute
Sophie m’aura-t-elle quittée, ce qui ne serait pas le plus
tragique événement de mon existence. Mais encore faudra-t-il
que j’aie le courage d’affronter l’épisode
dans toute sa durée. J’opte, puisqu’il le faut, que
la situation le réclame, pour tirer sur M. Deltre.
Ca fait beaucoup plus de bruit que lorsque M. Deltre a tiré sur
la femme au milieu du lit et je me dis un temps que j’aurais dû
utiliser l’autre oreiller. A cette inquiétude s’ajoute
celle que j’éprouve en regardant M. Deltre. Il s’est
assis sur le bord du lit et son visage est brusquement très pâle.
J’espère que le bruit ne lui aura pas abîmé
les tympans parce qu’alors, si ce n’est pas lui qui me jette
à la rue, ce sera son ORL. On fait des procès pour moins
que ça à de pauvres types comme moi qui on juste voulu
rendre service. M. Deltre vient de s’effondrer sur le lit. Oh
! Bon sang, qu’est-ce qu’il se passe encore ?
- M. Deltre ?
Il a les yeux ouverts et la bouche aussi mais d’aucun des deux
ne sort quoi que ce soit. J’ai fait exactement ce que m’a
demandé M. Deltre pour ne pas avoir de problème avec Sophie
et voilà ce qui arrive. Les gens ne sont jamais contents.
- M. Deltre. Ecoutez, j’ai fait ça parce que vous me l’avez
demandé. Si ça n’avait tenu qu’à moi,
je ne serais même pas allé le chercher votre pistolet.
Vous le savez ça. C’est vous qui m’avez forcé
et maintenant voilà.
M. Deltre ne dit rien. Il doit être d’accord avec moi, forcément,
sinon, il réagirait. Je suis un peu inquiet mais après
tout j’avais prévu que cette histoire serait peut-être
dangereuse alors voilà, j’avais raison. Je n’ai pas
de raison de rester ici plus longtemps. D’autant que s’il
est interdit de tirer des coups de feu dans cet hôtel, avec le
raffut que vient de faire ce dernier, j’ai de fortes chances de
me faire attraper par le directeur et alors il va falloir que je m’explique
et c’est sûr que M. Deltre ne fera rien pour m’aider.
En plus c’est moi qui aie tiré, ça va se voir tout
de suite, je n’avais pas de gants, s’il est vicieux et circonspect,
le directeur ira voir la police pour qu’elle relève mes
empreintes et ils verront bien que c’est moi. Alors bon, je sors,
je vais aux ascenseurs, je descends, je traverse le lobby, le hall,
l’esplanade Messier, j’entre par les portes tambour dans
la tour Maxwell, gagne les ascenseurs du personnel, monte jusqu’au
27ème étage et je rejoins mon poste.
Mon téléphone sonne quand j’atteins mon siège.
S. G