Dans l’encadrement
de la porte, il attendait. Il me tournait le dos et je ne pouvais rien
deviner de ses pensées: je ne voyais pas son regard - errait-il,
perdu? Était-il trouble ou tranchant, intense ou éteint,
ardent ou noyé... - ni la texture spéciale que devaient
donner à ses traits les sentiments qui le hantaient alors. Je
ne percevais de lui que l’arrondi de son épaule légèrement
haussée, appuyée contre l’embrasure, son déhanché
à la souplesse féline, sa jambe fléchie, croisée
devant l’autre, tendue et déjetée hors de l’axe
vertical qui montait du sol vers sa taille.
J’imaginais ses bras en croix sur sa poitrine et sa tristesse
- enfin je me figurais qu’il était triste à sa nuque
légèrement ployée vers l’avant, comme sous
le poids d’une langueur sans nom et sans substance qui eût
parcouru tout son être. Un contre-jour d’une extrême
douceur conférait à cette silhouette une grâce infinie.
Des lignes parfaites, une lumière qui tombait là telle
une bruine impalpable... Devant mes yeux, au seuil de la chambre, se
dessinait une composition aussi léchée que si elle avait
été régie par le Nombre d’Or.
Ce n’en était pas moins la figure d’un adieu. La
fin de notre histoire acquérait à ce moment une géométrie
claire - implacable comme un théorème : une droite qui,
à un moment, rencontre sa sécante en un point-accident
puis, consécutive au choc, la courbure de l’espace-temps,
et le bouleversement des lois communément admises qui en découle.
Mais je sens le bel équilibre mathématique de cette perfection
esthétique - équidistante entre désespoir et résolution,
fermeté et mol abandon - sur le point de se rompre et de verser
hors du cadre jusqu’alors si harmonieusement rempli... Pas de
larmes, non - rien aux bords de nos chagrins qui puisse en délaver
les contours. Les sentiments, ça se contient, s’encadre
et se bride. Faire en sorte que la tempête et la dévastation
se brisent sur les contreforts de notre impassibilité - fût-elle
feinte - c’est survivre, et sourire se tenir droit malgré
les nœuds au cœur.
Voilà qu’un mouvement l’anime... La torsion languide
de son buste se redresse; le profil de son visage, souligné par
la clarté en arrière-plan, lentement émerge de
l’ombre, l’arête fine de son nez s’abaisse tandis
que ses yeux... ô ses yeux vers moi, coulant un regard - l’eau
de l’ivresse!
Et se dissolvent les rectitudes - les lignes que l’on croyait
assurées.
La rupture n’a plus de lois ni l’architecture des émotions-réactions.
Retour au point-origine - l’ombilic de notre monde... ou l’éternel
recommencement.
I. R