Christian Laruelle enclenchait d'un tour de clef le moteur électrique qui servait à remonter le rideau de fer bariolé de tags de son café. Il avait pour habitude de faire à pied le trajet depuis son appartement. Dix minutes de marche dans la fraîcheur de l’aube qui le réveillaient pour de bon. Il était debout dès cinq heures et la journée s’annonçait longue. Vers vingt heures, il pousserait gentiment le dernier client vers la sortie après avoir discuté avec lui de la météo, des résultats en championnat des Girondins de Bordeaux, de Bernard Tapie, de la dernière Renault, et des pizzas turques de M. Ibrahim, le restaurateur de la rue des Faures dans le quartier Saint-Michel, qui étaient à se taper le cul par terre, et de bien d’autres choses encore. Enfin seulement, il pourrait rentrer chez lui pour s’effondrer sur son canapé, haché par la fatigue.
Depuis l'automne précédent, Christian Laruelle s’infligeait ce traitement six jours sur sept ; six jours à trimer pour un dimanche de liberté.
L'été venait de commencer et il n'avait pas vu filer le temps. Il avait cru trouver, en achetant ce bar, la petite vie peinarde dont il rêvait, celle qui laisse le temps de regarder passer les autres, comme si d’un pas de côté on pouvait s’extraire du monde pour mieux le savourer. Mauvaise pioche : le boulot de cafetier avait un vague relent de bagne. Il comprenait à présent pourquoi on appelait les heures des “plombes”, tant elles pesaient lourd au moment de la fermeture. Et les moments creux de la journée ne le reposaient en rien. Ils ne lui apportaient que de l’angoisse ; celle de ne pas voir suffisamment d’argent entrer dans sa caisse enregistreuse pour équilibrer ses comptes.
Avant de reprendre cette affaire plutôt boiteuse, Christian travaillait pour le compte d’une multinationale tentaculaire. A coup de rachats, d’alliances, le groupe était devenu un magma en fusion permanente, un blob ingérable, un colosse financier aux pieds d’argile. Chaque employé de la multinationale se devait d’agir comme un citoyen pour sa patrie. La grandeur du groupe devait être dans tous les esprits, en permanence, et justifiait tous les sacrifices. La raison d’entreprise avait remplacé la raison d’État, les intérêts en bourse se défendaient comme des frontières, campé sur une ligne Maginot informatique. Mais même en remplaçant le treillis par un complet en alpaga, la ration de topinambours par des petits fours, les sous-officiers de la finance avaient toujours le sale rôle, celui de veiller à ce que les ordres de l’état major soient bien respectés et d’organiser le sacrifice des troufions pour engraisser les planqués à l'arrière. Les champs de bataille étaient différents mais ceux qui restaient sur le carreau étaient toujours les mêmes.
Christian s’était dit qu’il était temps de décrocher de ces simagrées, le jour où il s'était demandé depuis quand il consultait les pages de la bourse dans son quotidien avant même d’avoir jeté un œil sur la page des sports. Il ne songeait pas à faire carrière dans le monde de la finance quand trente ans auparavant, il brandissait le poing face aux C.R.S. du haut des barricades du boulevard Saint-Germain. A l'heure du bilan que suscitait la cinquantaine ronronnante, Christian s'était fait l’impression du type enrôlé dans une secte sans avoir rien vu venir. Un gourou nommé Dow Jones, Cac 40 ou Nikkei l’avait embrigadé, profitant d’une de ses faiblesses, la peur du chômage sans doute, pour l’amener à défendre des idées contre lesquelles il s’était battu autrefois.
Après des années de sacrifices, il avait conquis un poste de responsable. Il travaillait avec acharnement, gagnait bien sa vie mais n'avait plus le temps de rien. La devise de l’entreprise, c'était « Travail ! Famille, pas trop… ». Sa fille et sa femme étaient les premières à en payer le prix. Lui ne voyait rien ; le nez dans le guidon, il fonçait droit devant vers le sommet du col blanc. Sa fille avait douze ans. Il ne les avait pas vus passer. Les années avaient filé d’un coup, le privant de plus de souvenirs qu’elles ne lui en avaient donné. Grimper, toujours grimper. Ne jamais penser à la descente, encore moins à la chute. Au final, du temps à pédaler dans le vide pour faire avancer la machine de ceux d’en haut qui encore aujourd’hui s'en frottent les mains, et s'en frottent la panse.
Parce qu'il l'avait déjà vu se produire pour d'autres multinationales, il savait ce qui attendait le groupe devenu trop grand pour ne pas s’effondrer sur lui-même, sous son propre poids. Venait alors le temps de la restructuration. On vendait le superflu, l'inutile, le redondant, le prétentieux, on réorientait les objectifs, on recentrait la stratégie, on cédait certaines branches d’activités à la concurrence qui acceptait alors de lâcher prise, de ne plus s’acharner. Ensuite, de ce qu’il restait, on reconstruisait. On mutualisait les moyens en favorisant la transversalité entre les différentes branches du groupe. Ils appelaient ça faire des économies d’échelle. Et c’était toujours ceux qui tenaient le pinceau qui morflaient. Dans ces moments de sacrifices, les employés pouvaient se retrouver à bosser pour n’importe qui du jour au lendemain dans le meilleur des cas, pour personne si les négociations tournaient mal et que les licenciements s’avéraient indispensables. Il y en avait toujours, quelle que fût la situation, pour rassurer les actionnaires, leur montrer qu'on agissait pour redresser les comptes. A son age, Christian se savait sur la liste d'attente du grand jeu des sièges éjectables. Autant prendre les devants.
En partant, Christian s'épargnait la catégorie senior et le regard méprisant des jeunes cadres qui pensent que passé cinquante ans, il est temps de raccrocher les crampons aux vestiaires. Ostracon, ostracode, ostracisme, en remontant le petit Larousse par la face Nord. Ostracisme anti-vieux. Il avait bien fait de démissionner car comme on disait à la bourse, tout ceci commençait à lui peser lourdement sur la tendance.

A peine le rideau était-il remonté que déjà dans le bar s'engouffraient les clients. C’était toujours les mêmes qui entraient en scène alors ; ceux qui partaient travailler. Ils n’étaient pas très nombreux parmi les habitants de ce quartier à avoir du boulot. Christian faisait chauffer le percolateur, et tout s'enchaînait ensuite jusqu'au soir. Ca commençait par les petits noirs. Ils étaient importants les petits noirs du matin. Christian faisait sa journée sur les cafés. Grosse marge. C'était un bon baromètre, bien meilleur que toutes les veilles économiques qu'il avait pu consulter dans son ancienne vie. Il pouvait lire la société dans le marc de ces cafés du matin, ceux qu'il servait entre six et neuf. Les jours de paye, l'arrivée des alloc., les fins de mois difficiles, les enthousiasmes comme les coups de blues collectifs. Tout se lisait dans les cafés. A neuf heures, il savait déjà s'il allait gagner ou perdre de l'argent dans la journée qui commençait. Ces derniers mois, il parvenait à peine à équilibrer les comptes.
En regardant les petits vieux du quartier installés à leur place attitrée, il se disait que sa vie était là désormais. Il n'éprouvait aucun regret.


JC.L