Un grand
silence… Dans cet appartement où ont résonné
nos rires, nos cris et nos silences à deux. Aujourd’hui,
ce grand silence est à moi toute seule. Je fais le tour des pièces,
je m’arrête sur les souvenirs posés un peu partout,
qui encombrent les meubles comme ils alourdissent mon cœur. Je
vais chercher un carton vide dans la cuisine. Un de ceux que j’ai
prévus pour le déménagement. Je dépose à
l’intérieur la bouteille de champagne, souvenir de notre
mariage, je lis nos deux noms réunis sur l’étiquette.
Il y a aussi la miniature turque pour laquelle nous avions marchandé
dans la petite boutique de la medersa du centre d’Istanbul : ce
petit cavalier fier et élégant, témoin de nos moments
de bonheur ; ce jour-là nous avions décidé de faire
un enfant, nous n’y sommes jamais parvenus. Je range les disques,
les livres, les photos. Je m’étonne que tant d’années
se résument en si peu de choses. Finalement, pourquoi seraient-elles
si difficiles à oublier ? Il suffit de les entreposer au fond
de ce carton et de le refermer soigneusement. Pourquoi ce nœud
au fond de ma gorge ne se relâche-t-il pas ?
Un grand vide… Restent les meubles que nous avons choisis ensemble.
Ils ne tiendraient dans aucun carton. Je pourrais les recouvrir de draps
blancs comme pour les effacer, mais resteraient encore les murs que
nous avions repeints lorsque nous avons emménagé. L’appartement
était encore vide, nous nous étions allongés au
milieu de la pièce et contemplions notre travail : de beaux murs
repeints à neuf. En pensée, nous les avions habillés
: là, nous allions installer tel meuble et plus loin tel autre.
Ici, il faudrait un tableau, là-bas un miroir que nous ne possédions
pas encore. Nous projetions des sorties dans des braderies et des brocantes
pour y chiner ce qui nous manquait. Que nous manquait-il réellement
alors ? Aujourd’hui, les murs sont vides ; on n’y voit que
les marques plus claires laissées par les toiles que j’ai
décrochées. Je ne supportais plus qu’ils me regardent
à leur façon placide, ces portraits bigarrés dont
je croyais qu’ils partageaient notre bonheur et dont j’ai
découvert la triste indifférence. Ce n’était
sûrement pas la première rupture à laquelle ils
assistaient et leur air blasé me blessait. Une déchirure
de plus dans mon âme en lambeaux.
Sur les murs blancs, je n’ai laissé que le petit cadre
que tu m’avais offert après notre première dispute
et notre première réconciliation. Ce cadre où tu
avais mis notre photo prise avec le vieux polaroïd : instantané
d’un moment d’espoir où nous avions décidé
de faire comme si de rien n’était, de repartir à
zéro. J’avais les yeux rougis d’avoir pleuré,
mais je souriais quand même. J’aurais dû prêter
plus d’attention à la brûlure qui me gonflait les
yeux ; sans doute m’empêchait-elle de regarder une réalité
que je ne voulais pas voir ? Tu souriais près de moi, tenant
l’appareil à bout de bras, l’objectif tourné
vers notre bonheur retrouvé.
Aujourd’hui cette photo est tout ce qui reste de nous. Je m’avance.
Ma main se lève pour caresser ton visage, pour s’apitoyer
sur notre sort. Non. Je ne peux pas me le permettre, c’est trop
dur. Délicatement, je décroche le cadre. J’hésite.
C’est le dernier souvenir qui me reste. J’aimerais garder
une trace, un témoin, mais je ne peux plus supporter de voir
tes yeux me sourire immuablement. Alors, je déchire la photo
avec application et je la remets à sa place. C’est le seul
moyen que j’ai trouvé : arracher ton image à mes
côtés. Je repositionne le cadre sur le mur. Il n’y
a plus que moi à côté de la déchirure ; le
fond brun du petit cadre apparaît désormais là où
se trouvait ton image. De cette façon tu n’es plus là,
mais je garde tout de même une trace de ton absence. Dans ma main,
ton sourire sur le papier froissé. Je jette la moitié
de la photo dans le carton où se trouve déjà entassé
le reste de nos souvenirs. Je garde les yeux rivés sur le petit
cadre. Le nœud qui m’étouffe depuis des jours se transforme
enfin en sanglots. Je pleure devant notre photo mutilée, je pleure
sur moi abandonnée là au milieu de ce grand mur blanc,
sur ton absence que je contemple enfin, matérialisée dans
sa sordide réalité.
Je n’avais pas autant pleuré depuis longtemps. Mes larmes
des premières disputes s’étaient taries, s’effaçant
devant l’évidence de notre désunion. Et voilà
que je verse des torrents. Je sais d’avance que cela ne s’arrêtera
pas, parce qu’aucun retour en arrière n’est possible.
On ne peut pas recoller le papier déchiré, dupliquer une
vieille photo instantanée. Tu m’as quittée. Tu ne
seras plus jamais là. C’est terminé.
Je me tourne vers mon appartement sens dessus dessous. Comment mettre
de l’ordre ? Pourquoi ? Pour qui ? Ton absence m’accompagnera
quand même, de toute façon. Les rideaux volent, la fenêtre
est ouverte. Je m’approche et je vois la voisine qui a rendez-vous
avec son amant. Ils vont déjeuner au bistrot d’en face.
Je devrais les prévenir, leur dire le danger de se fabriquer
trop de souvenirs. Mais je n’ai pas le droit. Chacun doit vivre
sa part de joie. J’en suis maintenant à ma part de douleur
et je ne suis pas sûre de vouloir m’y soumettre. D’avoir
le courage d’affronter chaque jour mes yeux gonflés et
mon sourire confiant à côté du vide que tu as laissé.
Je ne peux pas. Contempler ton absence au milieu de ce cadre, me permet
d’oublier mes gestes, de ne pas réfléchir. J’enjambe
la rambarde de la fenêtre. Je n’ai plus qu’à
lâcher le rebord. J’aperçois encore le petit cadre.
Tu n’es pas là pour me retenir.
Quelques minutes plus tard, une bourrasque de vent s’engouffre
dans l’appartement vide et soulève une nouvelle fois les
rideaux. L’air s’emplit des cris de consternation des passants
amassés dans la rue, juste sous la fenêtre. Le courant
d’air poursuit son chemin et vient déranger le seul cadre
resté sur le mur. A l’intérieur, une photo à
moitié déchirée est déséquilibrée.
Un sourire, des yeux rougis. Lentement, la photo tombe en tournoyant.
Sur le mur, ne reste plus qu’un petit cadre vide.
V.
A