Entretien d'embauche

   
 

 

- Asseyez-vous je vous en prie.
- Oui mais… Il n’y a pas de siège.
- Il doit y en avoir un sous la plante verte là-bas… La vigueur de cette plante, c’est incroyable. En deux ans c’est la neuvième fois que je fais changer le pot. Elle vient d’Amérique du sud, elle boit énormément, je suis obligé de l’abreuver en détournant l’eau du système anti-incendie.
- Je ne vois rien.
- Sous la grosse branche, là, oui, voilà, j’ai fait fixer une petite balançoire. Vous pouvez y aller, c’est du solide, des candidats plus gros que vous l’ont utilisée… Par contre c’est vrai que pour des gens pas spécialement grands elle est un peu haute… J’espère que ça ne vous gène pas trop d’avoir les pieds qui ne touchent pas le plancher. Sinon je vous laisse mon fauteuil et je prend la balançoire… Vous n’avez pas l’air bien, tenez, changeons, prenez ma place.
- Ca va, c’est juste que j’ai oublié mon porte-documents en bas.
- Aucune importance, j’ai déjà votre cv et toutes vos références en tête, nous n’avons besoin de rien. Pour ma part je ne prends jamais de notes. Vous avez remarqué comme ce bureau est vierge de toute feuille de papier ? Ni papiers ni coupe-papier ni presse-papier ni crayon-papier ni corbeille à papiers ni range-papiers. Et grâce à l’économie de place j’ai pu y poser cette ravissante horloge du dix-huitième siècle. Vous êtes un peu loin pour les voir mais les motifs qui ornent le cadran sont une merveille de délicatesse et de naïveté panthéiste. Toutes les heures l’une de ces petites créatures en bronze sculpté qui doivent représenter des divinités des eaux et forêts, s’anime pendant que tinte un carillon lui aussi différent à chaque fois. Vous verrez ça dans quelques minutes. Bon, en attendant, voyons ce qui vous amène.
- La description du poste m’a tout de suite…
- Excusez-moi, j’ai le soleil juste en face, je ne distingue pas votre visage, j’ai l’impression de parler à une ombre chinoise. Je vais baisser les stores. De toutes façons le paysage a quelque chose de déprimant. Ce sable et ces cailloux à perte de vue…
- Ca ne me gêne pas, au contraire. J’ai toujours voulu voir le désert. C’est même une des raisons qui m’ont conduit à m’intéresser aux possibilités d’emploi dans cette région du monde.
- Je m’attendais bien à ce que vous disiez ça. C’est fou le nombre de gens qui se déclarent fascinés par le désert. Il n’y a que les endroits invivables pour susciter la fascination. Moi ce qui me fascine, c’est que mes vitres sont lavées toutes les semaines par un chameau dressé. Ces animaux ont une langue énorme. L’autre jour le chameau est venu lécher les fenêtres alors que je recevais le directeur de notre antenne en Suisse. Ca a duré une bonne demi-heure pendant laquelle il n’arrivait plus à se concentrer sur notre discussion. Le gros mufle du chameau et sa langue qui chuintait sur le verre, ça le troublait à un point inimaginable.
- Un chameau dressé ?
- Oui, je ne pense pas qu’il ferait ça par goût, de sa propre initiative. Mais revenons à nos moutons. Ah, nos moutons… Ils me manquent vous savez. Je n’ai rien contre les laveurs de carreaux bossus, mais ça n’a quand même pas le charme d’un ruminant bouclé qui vit à la campagne. La campagne… Je rêve d’herbe verte, de talus, de prairies, de champs en pente douce, de sous-bois à fougères, de rangées de bouleaux. C’est surtout pour moi, je vous l’avoue, que j’ai fait installer cette balançoire.
- Ca rappelle plutôt l’enfance. Ca fait très longtemps que je ne m’étais pas été assis sur une balançoire…
- Ca ne nous rajeunit pas, vous pouvez le dire. Quand j’étais enfant, je me rappelle, je n’allais jamais jouer à la balançoire vraiment pour le plaisir, mais par désœuvrement. Je me suis beaucoup ennuyé quand j’étais enfant. Grâce à la balançoire, je transformais mon ennui en rêvasserie et en légère béatitude. C’est bizarre comme on se sent tout de suite plus vivace en équilibre instable. Quand on ne sait pas trop quoi faire de soi-même il est appréciable de pouvoir se mettre en suspens, sur une balançoire. On bougeotte, on chantonne, on prend des poses de singe, on se laisse aller à la renverse, tout ça en pensant à des choses insignifiantes avec une concentration obnubilée. Voilà un type d’inactivité qui absorbe sans peine toute la fatigue spirituelle au lieu de rajouter à l’accablement général.
- Alors la balançoire ici, c’est un absorbeur d’ennui ?
- Mais oui, c’est tout à fait ça. Que voulez-vous, ce sable, ces cailloux, à travers des carreaux lavés tous les premiers du mois par un chameau-lêcheur…Enfin… Je crains de ne pas vous avoir décrit le poste sous un jour très favorable…
- Justement, à propos du poste…
- Aucun problème. En ce qui me concerne, et après cet entretien, je ne vois aucun obstacle. Je vous embauche.

O. S