Ils sont tous dans cette vaste pièce habillée de rigueur et de meubles en bois, dans laquelle un petit soleil joyeux, comme un visiteur inattendu, vient s’infiltrer et flotter au ralenti sur les murs sévères. Ils sont soixante au moins à s’affairer dans un bruit de machines qui ronronnent et scandent leurs pensées moroses. Les mains s’activent avec dextérité, précises et laborieuses, mais les yeux restent dans le vague, les têtes rêvent et vagabondent sur des plages de sable blond, auprès de filles au corps de princesses nues.
Sur les longues tables de chêne, soixante machines à coudre sont les maîtresses de ce lieu sans âme. Soixante machines alertes et travailleuses qui sans relâche, vont et viennent, recommencent à l’infini leur aller retour sur les vêtements qu’elles criblent de piqûres, dont elles soudent les ouvertures, qu’elles sanglent et froncent selon leur bon vouloir omnipotent. Soixante machines toute puissantes, soixante hommes au visage plombé de grisaille. Et partout sur les tables, des amas de vêtements colorés, abandonnés provisoirement sur des paquets qui croulent, des chemises, des pantalons de toile quand c’est l’été, de flanelle ou de laine en hiver, et puis des draps, et des taies dont les motifs joyeux animent la pièce silencieuse. Il y a là un gai cafouillis d’étoffes soyeuses et de cliquetis cadencés, et puis il y a les bruits de ces soixante hommes qui s’interpellent brièvement, lancent un juron, toussent, rotent parfois. Partout sur le carrelage, des petits paquets de fils coupés qui seront balayés et récupérés pour rembourrer des coussins.
Pas de gaspillage, de la discipline, de l’efficacité, du rendement, des gens strictement encadrés dans un cadre réglementé en vue d’ un monde meilleur…
Quand la journée de travail s’achève, une sonnerie stridente déclenche le branle bas de combat habituel: soixante chaises raclent le sol dans un bruit de cacophonie grinçant et désagréable, soixante hommes habillés du même uniforme se lèvent avec lourdeur ou nonchalance et gagnent à la queue leu leu le couloir interminable, qui se promène en rectangle cadenassé dans le hall central. Et au dessus, encore un couloir rectangulaire, et au dessus encore un. Plein de couloirs rectangulaires, fermés précautionneusement sur eux-mêmes, jalonnés tous les trois mètres de lourdes portes de fer, qui claquent en se refermant , bruit de clefs, bruit de prison, bruit de longue punition sans sursis. Soixante hommes condamnés pour faute grave, soixante prisonniers qui tous les jours que Dieu fait, fabriquent des vêtements qui seront vendus et portés par les gens du dehors, des gens qui ne sont pas prisonniers, eux ! (mais peut-on savoir exactement ?)
Et Monsieur R., dans son bureau molletonné, se frotte les mains. Sa prison est une prison modèle qui offre à ses hôtes une précieuse opportunité de réinsertion dans la dignité. Tous ces voleurs, ces violeurs, ces meurtriers, ces malfrats, ces faiseurs de hold-up sanglants, ces bandits sans scrupule, ces détrousseurs de petits vieux, cette racaille sans foi ni loi, deviennent dans sa prison-pilote des ouvriers spécialisés dans le domaine de la confection haut de gamme, dont la griffe se vend (à des prix compétitifs s’entend) et se défend sur un marché serré face à la concurrence…
Monsieur R. devient célèbre, en même temps qu’il gagne très honnêtement sa vie…Bravo Monsieur R., a dit ce matin la jolie journaliste venue l’interroger dans son bureau douillet.
Madame B. elle, est une grande âme, une âme sensible aux enjeux humanistes. Madame B. n’achète pas ses vêtements n’importe où, elle ne porte pas des habits made in je ne sais où ou plutôt made par des enfants exploités du tiers monde. (Mon dieu quelle horreur !) Elle ne boit pas non plus du café fabriqué par des paysans brésiliens honteusement sous-payés par des multinationales arrogantes et toute puissantes. (Mon Dieu quelle horreur !)
Non, Madame B. est une idéaliste, elle achète dans un commerce équitable, sa silhouette est étiquetée éthique, politiquement correcte, à des prix néanmoins démocratiques. Aucun vêtement, bibelot, souliers ou papier de toilette made in China ou in Taiwan n’entrent chez elle. Madame B. se sent droit dans ses bottes humanitaires et humanistes. Elle est fière de surfer sur la vague porteuse de ce noble commerce équitable et de participer à cette vaste prise de position de la branchitude ambiante.
Depuis peu Madame B. s’approvisionne « on line ». Il faut vivre avec son temps dit-elle à ses amies qui l’interrogent. Depuis peu de temps, elle achète de ravissants chemisiers à petites fleurs campagnardes d’une exquise féminité sur le site de Monsieur R., vous savez bien ce génial directeur de prison qui a su jouer avec conviction la corde sensible de la compassion carcérale.
Et puis, et pour tout dire, elle qui ne fait plus l’amour depuis longtemps, qu’aucun homme ne prend plus dans ses bras, (pauvre Madame B…. !), n’y a-t-il pas une petite odeur de souffre à imaginer les grandes et diligentes mains d’un violeur ou d’un meurtrier repentant, ces grandes mains qui ont piqué les fronces élégantes de ces vêtements si charmants qu’elle achète « on line » pour une humanité meilleure ?
Rien que d’y penser, elle en frissonne…


N.V