Tel que
vous me voyez, je n’ai pas toujours été cette silhouette
empâtée par l’alcool qui attend son tour devant l’ANPE
au milieu des autres loquedus en fin de droits. Moi aussi j’ai
fait partie des forces vives de la nation. Avant d’être
un alcoolique au chômage et de faire partie de ce que les économistes
appellent la réserve de main d’œuvre, j’étais
un alcoolique avec un travail. Plus précisément, j’étais
comptable dans une usine de cadres de vélos du groupe Michelax.
« Cadre dans une usine de cadres », comme je m’amusais
à le répéter quand le Pastos ou le Rical (les versions
hard discount du Pastis et du Ricard) m’embrumaient trop la tête
les week-ends où le comité d’entreprise de l’usine
organisait de barbecues géants.
Vous connaissez Michelax, tout le monde connaît Michelax. Tout
le monde connaît au moins sa mascotte : un bibendum formé
de tuyaux d’acier empilés les uns sur les autres. Un monstre
de ferraille pour incarner un groupe industriel multinational leader
sur le marché la transformation de l’acier. J’étais
un des glorieux membres de ce fleuron de l’industrie française,
de la grande famille de Michelax, un de ces groupes dans lesquels on
rentrait pour toute une vie et où on était fier de pouvoir
faire embaucher ses enfants. Mais ça, c’était avant
que Marcellin Merceau ne pète un câble.
Tout est arrivé
il y a deux ans. A l’époque, Michelax fermait les usines
françaises à tour de bras. Pas assez rentables. Les actionnaires
étaient pressés et voulaient pouvoir encaisser des dividendes
confortables. Tous les employés de Michelax avaient peur qu’un
matin on leur annonce que leur site de production allait mettre la clé
sous la porte et laisser place à un terrain vague que la préfecture
ne dépolluerait jamais. Tous, sauf moi. Car je savais que nous
n’avions rien à craindre. J’étais le comptable,
j’avais les chiffres. Les derniers accords passés avec
la direction nous mettaient à l’abri du plan social. Ils
mettaient aussi les ouvriers de l’usine à l’abri
d’une trop longue retraite durant laquelle ils ne sauraient pas
quoi faire de leur argent. Les salaires avaient été cryogénisés
sur plusieurs générations et les cadences de travail ramenées
au niveau du XIXème siècle. Ils mourraient tous peu de
temps après leur départ volontaire à la retraite
et avec juste assez d’économies pour éviter l’enfouissement
dans le carré des indigents, mais au moins, on garderait nos
emplois. La direction ne pouvait pas nous en demander plus. Ou alors
si, mais la prochaine étape c’était de leur vendre
notre sang tous les matins et de leur léguer nos cadavres pour
développer un marché noir de la greffe. On nous l’aurait
peut être demandé si Michelax n’avait pas su que
la non-conformité de ses usines pourrissait nos organismes avec
les poussières de tout un tas de produits inscrits sur la liste
des cancérigènes de l’OMS. Alors on était
tranquille, peinards dans notre bassin industriel sponsorisé
par la commune, la région, l’état, l’Europe,
le FMI et quatre ou cinq autres dealers de frics internationaux. Michelax
touchait tellement d’argent public pour laisser notre usine en
activité qu’ils auraient pu nous faire pointer pour venir
jouer aux boules et que ça leur aurait encore rapporté
du cash flow. Il faut reconnaître qu’en contrepartie, le
Bibendum avait fourni des équipements neufs au club de foot communal.
Les gamins du coin s’habituaient très vite à faire
partie de la « famille Michelax ». Dès l’âge
de six ans on écrivait sur leurs maillots de foot où ils
iraient travailler quand ils auraient lamentablement foiré leurs
études. Mais ce n’était pas la seule chose qui nous
protégeait du licenciement sec. L’autre raison était
que l’ensemble de notre production était écoulée
sur un marché particulier, un marché de niche comme ils
disaient. C’était peut être pour ça qu’on
était traités comme des chiens d’ailleurs. Notre
usine était spécialisée dans la fabrication de
cadres de vélos destinés à des modèles hauts
de gamme. Des vélos simples, tout en acier, achetés par
des jeunes-urbains-dynamiques-mobiles qui souhaitaient retrouver le
goût de l’authentique du cycle de l’après guerre.
A l’heure où tout le monde roulait sur du carbone graphite
high tech, il y avait apparemment certains crétins qui trouvaient
plus poétiques de se promener sur les mêmes vélos
que ceux qu’ils avaient vus à la télé entre
les jambes des paysans qui accueillaient l’armée américaine
en 1945 (parce qu’il y a fort à parier qu’ils ne
faisaient pas ça pour avoir l’honneur de se promener sur
les mêmes vélos que ceux qu’ils n’avaient pas
vus à la télé entre les jambes des mêmes
paysans qui accueillaient l’armée allemande en 1940). Des
vélos trop lourds, pas maniables, qui déraillaient tout
le temps, mais tellement plus romantiques que ceux dessinés par
des ingénieurs et testés en soufflerie. Le fait qu’ils
soient fabriqués en France faisait partie du « plus produit
». Une espèce de garantie de qualité du terroir,
ou je ne sais quel autre concept publicitaire inepte.
Ce qui nous maintenait à flot, c’était qu’on
fabriquait des vélos de 1940, avec des salaires de 1840, qu’on
vendait hors de prix à des connards de 2003. Mais au moins, on
avait du travail. Jusqu’à ce que Merceau ne fonde un plomb.
Parce que Merceau ne savait pas tout ça et qu’il regardait
trop le journal télévisé de Jean Pierre Pernault
(la version hard discount d’un journaliste).
Trois jours avant
que Marcellin Merceau n’enterre définitivement toutes nos
chances de crever d’une maladie professionnelle, on nous avait
annoncé qu’un cadre de Michelax allait descendre de Paris
pour venir nous voir. Il avait quelque chose à nous dire.
Dès que Merceau
l’a su, il a commencé à stresser. Michelax venait
d’annoncer la même semaine la suppression de 3500 postes
dans le groupe. Merceau a cru ce que lui racontait le journal télévisé
de 13H. Il a vu se profiler le chômage, l’alcoolisme, la
déchéance, le cancer. Il était comme ça
Merceau. Pas un mauvais gars, mais trop con pour réaliser qu’il
ne risquait pas d’attraper le premier et que les autres étaient
de toute façon inéluctables. Mais surtout, il vu se profiler
qu’on allait le décoller de sa GB 347, sa machine chérie,
l’engin sur lequel il venait de passer dix ans après en
avoir déjà tiré vingt sur la GB 330B. Trente ans
à plier des tubes d’acier pour façonner des cadres
de vélos, ça vous rend un homme obtus.
Quand le parisien
a réuni tout le monde aux pieds de l’emblème de
Michelax, ce bibendum en acier qui depuis plus de cent ans rouillait
devant l’usine en écartant les bras et en regardant l’avenir
d’un air benêt, Merceau était en sueur. Quand le
parisien a sorti d’un grand sac noir un cadre de vélo et
l’a placé devant son visage en souriant pour que tout le
monde le voit bien, Merceau avait perdu au moins quatre litres d’eau
qui s’étaient répartis dans son bleu de travail.
Il fallait le comprendre
Merceau. Il n’avait rien dans la vie. Pas de famille, pas d’amis,
juste sa GB 347. Sa GB 347 et un fusil à canons superposés
pour aller chasser le sanglier de temps en temps.
Il a tiré
plein cadre. Il visait mal mais il a quand même réussi
à décrocher la tête du parisien. Le cadre du vélo,
lui, n’a pas eu une égratignure. C’était de
la bonne came : le modèle 1943, celui qu’on allait dorénavant
fabriquer et que le parisien était venu nous présenter.
Il était venu pour ça, nous présenter un cadre
de vélo de 1943. Je ne crois pas qu’on ait donné
une peluche à Merceau pour avoir tiré aussi bien. Mais
je sais qu’on lui a gentiment accordé quinze ans de réclusion.
Merceau en taule,
sa machine était orpheline.
La direction s’est
rapidement rendue compte que le seul gars qui savait faire fonctionner
correctement la GB 347 serait indisponible pour au moins dix ans, en
comptant les remises de peine. La GB 347 était une machine compliquée.
Former quelqu’un d’autre aurait pris du temps et coûté
de l’argent. Alors Michelax a décidé de lui amener
sa machine dans l’atelier de la centrale. Avec un beau communiqué
de presse qui allait avec : « Michelax pardonne à ses enfants,
Michelax aime Marcellin Merceau, Michelax a versé une prime colossale
à la veuve du parisien mort et a décidé de ne pas
abandonner Marcellin Merceau à son sort. Amen. ». Merceau
avait retrouvé sa GB 347. Tous les matins une camionnette Michelax
lui amenait des tubes d’acier. Toute la journée il travaillait,
emboutissait, pliait, tordait et tous les soirs la même camionnette
Michelax venait chercher sa production du jour. C’est à
partir de là que ça a commencé à merder.
Si Merceau était bien le seul à savoir utiliser la GB
347 à plein régime, le reste des machines n’était
pas très compliqué. N’importe qui était en
mesure de les faire tourner après une formation minimum. Y compris
des meurtriers, voire même des assassins.
Parce que ce que
ne nous avait pas dit Michelax, c’était qu’ils avaient
profité de tout le foin causé par cette affaire pour faire
une étude marketing. Il s’est avéré que finalement,
les abrutis de 2003 se foutaient comme de l’an 40 que leurs vélos
de 1945 soient fabriqués par des ouvriers français ou
par des pandas tuberculeux, du moment qu’ils restaient trop chers
pour que les pauvres puissent en acheter et qu’un certain Frédéric
Beigbeder en avait un. Je n’ai aucune idée de qui est ce
garçon, mais à sa manière il est complice de Merceau.
L’administration
pénitentiaire a alors fait une proposition d’enfer à
Michelax. Le Bibendum a sauté sur l’opportunité.
En une nuit, l’usine entière a été délocalisée
en prison. Là bas, des longues peines pliaient et soudaient des
tubes d’acier pour un salaire totalement illégal au regard
du droit du travail français. C’était ce qu’on
appelle un win/win deal. D’un côté des détenus
trop occupés et cassés par le bruit des machines pour
se plaindre à l’Observatoire International des Prisons,
de l’autre des marges en croissance constante. D’autant
plus que dans le cadre d’un programme appelé « Réinsertion
par le Travail », le ministère de la Justice payait une
partie des salaires. Evidemment, on a protesté. On a manifesté,
on a jeté de tubes d’acier dans les fenêtres de la
préfecture, on a convoqué les journalistes, on a occupé
des péages et on a fait des barbecues géants où
je me suis copieusement bourré la gueule. Evidemment ça
n’a pas marché. Certains ouvriers de l’usine commençaient
même à envisager de tuer quelqu’un pour pouvoir retrouver
un emploi stable. Mais à part quelques garde-a-vue pour vandalisme,
personne n’a osé franchir le pas. Moi j’ai juste
pensé que si on construisait directement des murs et des miradors
autour des usines, on gagnerait du temps et encore plus d’argent.
C’est comme
ça que ce gentil, mais finalement pas très malin, Marcellin
Merceau, a mis 80 personnes au chômage. Parce qu’il avait
les deux choses qui transforment tant de gens en assassins du dimanche
: la peur au ventre et des cartouches à sanglier. C’est
à cause de ce con que je suis passé à la vitesse
supérieure question bouteille et que du coup je ressemble de
plus en plus à cette saloperie de Bibendum en ferraille.
Mais l’histoire
ne s’arrête pas là.
Au bout d’un
an, les prisonniers ont eux aussi été renvoyés.
Enfin façon de parler. Ils ont perdu leur travail le jour où
la production a été déplacée en République
Populaire de Chine. L’intégralité des vélos
Michelax est dorénavant fabriquée dans des camps de prisonniers
politiques situés dans des endroits tenus secrets par le gouvernement
chinois.
Un pays qui facture à la famille d’un condamné à
mort la balle qu’il lui met dans la tête a tout compris
du capitalisme et de la motivation du personnel. L’AK 47 a toujours
été plus efficace que les stock options ou les stages
de rafting dans le Vercors pour accélérer les rythmes
de production. Ces gens là savent encadrer leurs ressources humaines.
Désormais,
tous les BoBos parisiens qui se baladent sur les quais de Seine le dimanche
après-midi sur des vélos Michelax sponsorisent la rééducation
politique des contre-révolutionnaires chinois. Mais je suppose
qu’ils ne sont pas au courant. Ou si ils le sont, ils achètent
du café « commerce équitable » pour compenser.
Michelax n’est
dorénavant plus qu’une holding qui possède une boîte
postale au Luxembourg, qui est valorisé à hauteur de 380
millions d’euros sur différents marchés mondiaux,
et qui grâce à un artifice comptable que même moi
j’aurais pu mettre au point avec 4 grammes dans le sang, ne paie
pas d’impôts.
Merceau s’est
pendu dans se cellule le jour où Michelax a annoncé une
année supplémentaire de bénéfices records.
Ca n’avait rien à voir, il n’était pas au
courant. Sur son mot d’adieu il parlait juste de sa GB 347 et
du fait qu’on n’avait pas le droit le priver de son outil
de travail.
Marcellin Merceau
ne savait même pas faire de vélo.
R.P