Mon destin bascula en face d’Alice. Notre conversation venait de s’achever sur un long silence ambigu. C’était à moi de jouer. Mais j’avais peur : à trente et un ans, je n’avais encore jamais embrassé la moindre fille. Je pris alors mon courage à deux mains, et approchai doucement mon visage du sien. Elle se recula brutalement.
— Désolé, je peux pas. C’est ce poil énorme, dans ton nez, là. Ça me bloque. Je l’avais jamais remarqué. Tu m’excuses, hein, mais, là, non, là, vraiment, je peux pas. (Elle porta sa main devant sa bouche, puis hurla.) Oh mon Dieu ! On dirait que ça pousse !
Au même moment une douleur inimaginable me traversa les narines, et enflamma mon nez. Mon palais sembla se craqueler : j’hurlai alors à m’en déchirer les cordes, puis m’évanouis…
J’ouvris les yeux une semaine plus tard, sur un lit d’hôpital, au milieu de la nuit, et découvris avec stupeur que le fameux poil en question était devenu un arbre. Oui, un arbre. Il devait mesurer un bon mètre et demi, sur une dizaine de centimètres de diamètre, et s’étalait le long de mon corps, jusqu’à mes tibias. Je ressentais ses racines enfoncées et dispersées au fond de mon crâne ; certaines s’enroulaient dans mon palais et bloquaient légèrement ma langue. Je compris en me palpant qu’une racine s’exhibait hors de mon oreille droite, et qu’une autre avait crevé mon œil gauche. Instinctivement, je quittai mon lit, et sortit de ma chambre en essayant de tenir mon arbre du bout des bras, pour atténuer son poids – tant les racines me tiraient et me lançaient atrocement.
Dans le couloir, je m’approchai de journaux sous verre accrochés aux murs, et découvris des articles tous plus ou moins titrés « l’homme avec un arbre dans le nez ». Le directeur de la clinique posait souvent à mes côtés, et expliquait mon cas. Plus loin, d’autres articles faisaient l’éloge de la clinique – là encore, le directeur posait fièrement, que ce soit dans son bureau ou en jouant au scrabble avec des jeunes leucémiques. Cerise sur le gâteau, plusieurs personnalités avaient aussi posé à mes côtés.
— Il est là !
Le directeur, entouré d’une flopée de collègues, courait vers moi. Parmi eux se trouvait une jolie assistante, brune avec de grands yeux noisette, Aurore. On me raccompagna dans ma chambre, en me disant que j’allais m’épuiser, qu’il fallait que je m’allonge. On m’expliqua entre autres ce que je faisais là, qu’ils venaient de trouver un remède pour freiner la croissance de l’arbre, que j’avais bien de la chance, et qu’à ma place, ils remercieraient le bon Dieu. On m’informa que le lendemain matin, des équipes de télévision – qui avaient négocié l’exclusivité des droits – allaient venir s’entretenir avec moi, avant une conférence de presse pour le journal de treize heures. Le directeur posa sur ma table un cahier contenant les questions qui, selon le concours qu’il avait organisé, intéressaient la population. J’étais devenu une sorte de star. Aurore m’allongea sur mon lit, et, en plaçant un coussin sous mon arbre, effleura de sa poitrine l’écorce de mon tronc – pour ne rien vous cacher, je ressentis à ce moment précis un début d’érection. On me piqua.
Aurore me réveilla le lendemain par une injection. Puis le directeur entra et lui ordonna de me préparer aux questions de l’équipe de télévision. « Comment je me sens ? Qu’est-ce que j’ai mangé avant que ça arrive ? Est-ce que ça un rapport avec les OGM ? Est-ce que je me sens un peu plus concerné par la déforestation en Amazonie ? Est-ce que j’appréhende l’automne ? Est-ce que je me rends compte de tout ce que je dois à la clinique qui a eu le courage de me prendre en charge ? » Si Aurore n’avait pas été si jolie, j’aurais sans doute fermé l’oeil pour qu’on me laisse tranquille.
Deux heures plus tard, l’équipe de télé s’installa dans ma chambre. Tous semblaient nerveux, malgré les efforts du directeur pour détendre l’atmosphère. Le charme de la journaliste qui allait m’interviewer était évident : une vraie fille de la télé. J’adorais ses petites mèches blondes. Au moment de commencer à filmer, le preneur de son sauta sur le directeur de la clinique, lui brisa les dents avec un tabouret, puis l’assomma. L’équipe de télé se jeta ensuite sur moi, et me sortit du lit. La journaliste tenta de me rassurer, et s’adressa à moi en me fixant droit dans les yeux – ou plutôt dans l’œil qui me restait. Terrorisé, j’acquiesçais à tout ce qu’elle me disait.
— On n’est pas une équipe télé, mais des écologistes activistes. On vient te libérer. (Puis, étrangement, elle se mit elle aussi à caresser mon tronc.) Tu n’es pas une marchandise, tu es un malade comme tout le monde. Le directeur se sert de toi. Tu n’as pas à être exhibé comme ça. On va te protéger, d’autant plus que ton cas est grave. On t’expliquera tout à l’heure.
Je ne comprenais plus rien à ce qui m’arrivait. Ils me transportèrent ensuite sur une civière en courant à toute allure, tout en menaçant le personnel de l’hôpital. J’observais la poitrine de la jeune femme qui rebondissait au-dessus de mon nez à un rythme étonnant. Je sentais mes forces diminuer ; j’avais l’impression que les racines me broyaient le crâne. Malgré tout, sa poitrine m’hypnotisait. J’eus tout à coup une révélation : si j’avais l’impression de mourir, tant je souffrais et me sentais faible, je ne voulais pas, mais alors absolument pas mourir idiot. Alors je tendis fébrilement la main pour toucher son sein, le peloter, et connaître enfin cette fameuse sensation. Mais à deux centimètres du but, elle prit ma main dans la sienne, et me la serra chaleureusement.
— Tiens bon. Le Capital nous aura pas !
Dehors, rapidement, la fuite tourna au carnage. La police nous courait après, les balles fusaient, et, sans trop savoir comment, je m’étais retrouvé seul à courir, et à fuir je ne savais quoi. Je voulus retourner à l’hôpital, mais, à bout de force, je trouvai refuge dans un square étrangement désert ; je m’allongeai sans réfléchir sur le dos dans un buisson, la tête en arrière, pour me reposer. L’arbre se dressait verticalement – et se fondait dans le paysage.
Dans l’après-midi, une jeune mère se faufila dans un buisson pour faire uriner son fils, et poussa un hurlement terrifiant en découvrant mon cadavre. Les racines avaient explosé mon crâne, l’avaient traversé et fendu pour s’enfoncer dans le sol. Mon corps gisait sous une énorme flaque de sang.
Soixante-dix neuf ans plus tard, je domine le square. Les badauds n’ont plus souvenir de mon histoire – d’autres cas, bien pires que le mien, s’étant révélés avec le temps. Désormais, les gamins s’amusent à grimper sur mes branches tous les après-midi. Les amoureux viennent graver des cœurs au cutter sur mon tronc, mon énorme tronc, qui impressionne les passants avec ses deux mètres cinquante d’épaisseur. Je possède aussi – et surtout – d’énormes racines, imposantes et tentaculaires, sur lesquelles les femmes, visiblement, prennent beaucoup de plaisir à s’asseoir.

J. B