- Est-ce qu’il
vous arrive de penser à ce que vous dites ?
- Mais je n’ai encore rien dit !
- Ma question est générale : Est-ce que, de façon
générale, vous vous penchez parfois sur les mots que vous
employez, en arrêtant votre pensée sur eux, au lieu de
les manier en simples ustensiles ?
- Ma foi, c’est une question inhabituelle. Je ne crois pas y avoir
déjà répondu. Ni même songé. Elle
est peut-être banale pour un linguiste, mais je suis botaniste.
Néanmoins je dirais que oui.
- Vous diriez que oui ?
- Oui.
- …
- Mais je suis botaniste.
- Oui oui, là-dessus votre CV est édifiant, et c’est
la raison pour laquelle il a retenu mon attention. Mais pour ce poste,
vos compétences en botanique ne suffisent pas. Qu’est-ce
que vous pensez, par exemple, de l’expression « C’est
l’arbre qui cache la forêt » ? Je ne parle pas du
sens commun, que tout le monde connaît, mais du sens originel,
que tout le monde a oublié.
- A vrai dire… Je ne savais pas qu’il existait un deuxième
sens à cette expression.
- Vous ne le voyez pas. Il est tellement évident qu’il
vous crève les yeux. Littéralement.
- Ah bon ?
- Mais oui.
- Et quel est-il ?
- Il y a des arbres qui cachent la forêt.
- Oui… Et donc, il y a un deuxième sens… qui est…
- Il y a des arbres. Il y en a encore. Très peu. En Indonésie
il n’y a plus rien. En Afrique bientôt plus rien non plus.
Mais il reste des arbres isolés. Dans votre rue par exemple,
il y a des arbres ?
- Des platanes.
- Bon. Et bien, parmi ces arbres, il y en a peut-être qui cachent
la forêt.
- Vous croyez ?
- J’en suis convaincu. Vous imaginez bien ce que cette découverte
peut signifier pour une entreprise comme la nôtre, qui fabrique
des meubles de luxe et de tradition. Il y a quelques jours encore, avant
d’avoir compris cette vérité subtilement cachée
et dévoilée dans la langue, j’étais résolu
à licencier tout mon personnel et à mettre fin à
mon activité. Je songeais même au suicide. La pendaison.
A un pin des Landes. Voilà à quoi nous réduit la
déforestation.
- Vous êtes sur que je peux vous aider ?
- Mais oui, n’ayez pas d’inquiétude, toutes ces mauvaises
pensées sont envolées. Maintenant nous savons comment
trouver du bois. Nous possédons la solution. Ne l’ébruitez
pas, inutile que cela profite à la concurrence. La tâche
est simple : il faut trouver ces arbres qui cachent des forêts,
et les abattre. Qui sait à coté de combien d’Amazonies
nous passons sans les voir, parce qu’un tilleul nous les dissimule.
Oh, je me doute bien que dans le monde, très peu d’arbres
cachent la forêt. Très peu, oui c’est probable. Mais
assez pour relancer nos usines, et même… Non seulement nous
n’allons pas mettre la clé sous la porte, mais nous allons
pouvoir passer à un stade industriel supérieur, et ouvrir
des grandes surfaces du meuble de standing.
- On pourrait sauver le continent africain de la désertification.
- Plus tard. Les urgences d’abord. Il faut sauver les meubles.
Mettre la main sur les forêts cachées. Vous êtes
tenu à une discrétion absolue. Il s’agit d’un
secret industriel, rien de moins. Vous serez très bien payé.
- Vous pensez, par exemple, que le petit marronnier qui est dans mon
jardin pourrait dissimuler une mangrove, ou une forêt d’Acajous
? Vous ne croyez pas qu’il vaudrait mieux regarder la réalité
en face et trouver des vraies solutions aux difficultés de votre
entreprise ?
- Comment ? Que dites-vous ? Un petit marronnier ? Vous ne l’avez
pas mentionné dans votre CV. Mais je comprends, je comprends,
vous n’étiez pas, à l’époque de sa
rédaction, conscient des atouts qu’il représentait
pour obtenir un poste chez nous.
- Qu’est ce que vous racontez ?…
- Commençons par votre marronnier. De l’Acajou vous dites
? Nous allons le faire abattre discrètement. Suivez-moi. Je vais
vous montrer votre bureau.
O.S