La lettre de mon avocat est arrivée au courrier de ce matin. Elle est arrivée en retard. J’aurais du la recevoir hier. Je ne l’ai pas ouverte mais je sais ce qu’elle contient. Il me l’a annoncé il y a trois jours de ça quand je lui ai parlé au téléphone. Je vous envoie un courrier pour vous expliquer précisément comment tout cela va se dérouler. Je n’ai pas besoin de lire ce qu’il m’a écrit. Et je ne les laisserai pas faire.
Toute cette histoire a commencé à cause d’un arbre. Celui qui se trouve au fond de mon jardin et qui a poussé à l’exacte limite du terrain du voisin. Ce dernier est arrivé il y a six mois. Trois semaines après son installation, il est venu frapper à ma porte. C’était le matin. Assez tôt, je n’avais pas encore fait ma toilette et j’étais en train de prendre mon petit déjeuner. Il venait m’annoncer qu’il souhaitait construire un mur de séparation entre nos deux propriétés et qu’il allait falloir abattre l’arbre qui se trouvait sur la limite. Il m’a dit que c’était mieux si on était chacun chez soi et que ça éviterait les histoires.
On avait vécu soixante ans sans clôture à côté de Jeanne la voisine qui habitait la maison avant le nouveau voisin. Jeanne, qui avait quatre vingt treize ans et puis qui est morte l’année dernière. Ses enfants sont venus vider les souvenirs. Se les partager. Jeter le reste. Ca leur a pris un week-end à peine et quelques aller-retour jusqu’à la déchetterie à la sortie du village. Ensuite l’un d’eux est resté le lundi pour accueillir le camion des compagnons d’Emmaüs. Ils ont chargé le vieux matelas de laine, la cuisinière Rosière à gaz, et la chambre de style art déco que Jeanne et son mari avaient acheté au Comptoir Parisien il y a très longtemps, un magasin de meubles qui se trouvait au centre du village et qui a fermé au milieu des années soixante dix.
C’est mon père qui avait planté cet arbre lorsque je suis né. C’était son arbre et c’était sa maison. Je suis venu m’y installer il y a cinq ans quand il est mort. J’avais grandi là. J’ai repris ma chambre de quand j’étais enfant et que j’avais laissé pour emménager avec ma femme, Françoise. On a divorcé depuis et elle est partie vivre en ville. Elle m’avait laissé la maison que nous avions fait construire ensemble, l’argent ne l’intéressait pas. Elle voulait juste sa liberté. J’ai pas compris pourquoi elle m’avait dit ça, Françoise. Quand mon père est mort, je me suis retrouvé avec deux maisons. C’était une de trop. J’ai vendu l’autre, celle d’avec Françoise et je lui ai posté un chèque de la moitié du prix de la vente. Je l’avais envoyé à la dernière adresse que je lui connaissais mais je n’étais pas sûr qu’elle y habitât encore. Le chèque avait été débité de mon compte bancaire quelques semaines plus tard et j’avais reçu en suivant une carte postale de Paris avec une tour Eiffel et juste écrit merci au dos. Elle n’était pas signée mais j’ai bien reconnu l’écriture de Françoise.
Le voisin était un procédurier et connaissait son droit. C’est ainsi qu’il avait terminé la conversation ce matin où il était venu interrompre mon petit déjeuner. Il était là sur le seuil de ma maison à m’expliquer que le plus simple était de téléphoner à une entreprise d’élagage qui se chargerait de régler ça en une journée. On aurait qu’à partager les frais et le bois pour nos cheminées. J’ai eu envie de lui coller mon poing dans la figure pour clore définitivement ce pénible monologue. Je savais que cela aurait été une erreur. J’ai claqué la porte sans prendre la peine de l’envoyer se faire voir et je suis retourné à ma table de petit déjeuner mais je n’avais plus faim. Depuis ma cuisine, je l’ai entendu crier qu’il me ferait un procès.
Le juge lui a donné raison et m’a contraint à faire abattre l’arbre. Je devais le faire avant une date précise après laquelle je devrais verser une indemnité financière journalière à mon voisin. A la date que le juge avait fixée, j’ai pris une hache dans le garage et je me suis dirigé vers l’arbre. Je me suis planté devant lui et je l’ai regardé longuement. Je crois que j’attendais qu’il me fasse un signe, qu’il me donne son accord pour que tout cela cesse. Le vent faisait crisser ses feuilles entre elles. C’était comme un doux feulement, rassurant. Je comprenais alors pourquoi mon père venait toujours s’installer ici pour lire son journal. Je me suis excusé et j’ai levé le bras pour porter le premier coup de hache. J’ai pensé à mon père. Et j’ai senti sa présence dans mon dos.
Le voisin était là qui me regardait. Je me suis retourné et il m’a dit vous auriez du commencer par ça, cela aurait évité bien des histoires. Je me suis avancé vers lui, ma hache à la main. J’ai fais deux pas puis je me suis arrêté.
Sans rien lui répondre, j’ai fait demi-tour et j’ai regagné le garage ou j’ai remisé la hache. Je suis rentré et je me suis préparé un café. C’était il y a trois semaines.


JC.L