L’arbre. Une sorte de portemanteau inutile posé l’hiver sur les trottoirs, qui empêche les gens d’être les flèches qu’ils sont tous un peu au fond : il les oblige à ralentir pour ne pas s’y heurter de plein fouet, alors qu’ils sont pressés et préféreraient foncer tête baissée, du point A où il sont partis à 8h11 exactement, jusqu’au point B où on les attend à 8h30 sans faute. Mais l’arbre surgit à intervalle irrégulier sur leur parcours, les contraignant à un léger détour et surtout, à une vigilance de tous les instants, quand il serait bien plus simple et beaucoup plus reposant de suivre simplement la ligne droite qu’on prescrit généralement entre deux points d’un plan, ligne droite sur laquelle se basent d’ailleurs ceux qui vous attendent au détour et au point B pour calculer un temps de trajet maximum et le barème des retenues sur salaire pour retards réitérés sans motif valable. Le retard pour cause d’arbre n’a jamais été mentionné dans les règlements intérieurs, ce qui est une aberration quand on connaît la longévité des platanes en question et le caractère sédentaire de l’espèce. Les gens, en revanche, ne font jamais que passer, et on les tient, à ce titre, pour bien peu de choses, sous-estimant souvent la fréquence de leurs allées et venues, surtout s’ils retournent au point A vers midi pour finir le rata de la veille, puis en repartent au galop vers 13h, 13h30 s’ils sont de la chance, le ventre lourd, louvoyant à cause des arbres en direction du point B où la pointeuse, cette vieille salope, a déjà commencé à ronronner d’impatience.
Tout cela est certes un peu schématique : en réalité, ça dépend des points A, des points B et des gens. Mais ça ne dépend jamais des arbres, les arbres campent sur leurs positions quoi qu’il arrive, tout comme les pointeuses d’ailleurs, à se demander si celles-ci ne sont pas du bois dont on fait les arbres, justement. Certaines corrélations ne demandent qu’à être révélées, en voici déjà une.
Il faut se rendre à l’évidence : les gens ont peur de l’arbre. Ils le craignent car il est dur et inflexible ; il ne plie pas, c’est vérifié et, à l’encontre de ce qu’en dit la fable, il rompt si rarement qu’il faut compter cette hypothèse pour rien dans les contingences de l’arbre. Bien au contraire, c’est aux gens de se plier à la dictature de l’inébranlarbre, d’autant que parvenu au point B, c’est la pointeuse, sa cousine, qui prendra le relais pour, cette fois, les faire marcher droit, biiiip, suivant s’il vous plaît, et au trot.

L’été, c’est encore pire : l’arbre prend ses aises sur les trottoirs et partout ailleurs. L’arbre est cynique à la belle saison, il est gorgé de sève et chargé de feuilles qu’il agite fièrement à la moindre brise, masquant dans le mouvement cet immeuble au bout de la rue où est sis le point B et où les gens pressés sont pressés de se rendre. L’arbre et son grossier ramage leur imposent de progresser en aveugles au lieu de naviguer à vue, ce qui amène les gens à douter de l’existence du point B et les fait désespérer d’y parvenir un jour. Alors l’été, forcément, les gens pressés sont en retard et la pointeuse, contrariée, est en panne.
On la remplace par un vigile pointilleux et large d’épaules, planté à l’entrée du point B avec l’air pas content. Certains, en le voyant, croient avoir dévié de leur course et se trouver en B’, les plus affolés d’entre eux prononceront D’, et ils rebroussent chemin pour retourner dare-dare au point A. Sans se méfier de l’arbre, et paf ! Trop tard : ils sont dedans.

Alors que pour les chiens, l’arbre n’est qu’une confortable alternative au réverbère, sans plus ; si ce n’est que ce dernier se fait rare.

E. U