A la différence des araignées qui le font reculer de dégoût, les grosses sauterelles vertes qui rentrent parfois par la porte toujours ouverte de la cuisine n’effraient pas Thomas, qui les considère comme des créatures végétales, fraîches et naïves. Ce matin il en a trouvé une sur le carrelage en entrant pour prendre son petit déjeuner. Il la fixe tranquillement de son regard matinal, en mangeant ses céréales. Le matin il faut qu’il soit hypnotisé par quelque chose, sinon son regard cogne partout, alors la sauterelle sur le carrelage, parfait. Elle bouge ses antennes et les pattes de devant. Idéal pour finir ses céréales. Il porte le bol à ses lèvres et vide d’une gorgée le fond de lait. Il reste toujours des flocons collés aux parois du bol. Ils sont froids, déjà le bol ressemble à de la vaisselle sale. Thomas n’aime pas ce moment. C’est son tour de quitter la maison. Son père est déjà parti, comme tous les jours Thomas a entendu claquer la porte d’entrée alors qu’il s’habillait dans sa chambre. Sa mère et son petit frère dorment encore. La maison est sombre et silencieuse, à l’exception de la cuisine où il se trouve avec la sauterelle. En voilà une qui jouit d’une liberté inouïe. Elle peut rester dans la cuisine, alors que lui, Thomas, doit maintenant enfiler son cartable, et partir pour l’école. Thomas réfléchit. Quel serait le profit d’échapper à l’école dans le monde des sauterelles, où il n’y a pas d’école ? Thomas s’imagine tout petit, posé sur le carrelage de la cuisine. Que ferait-il ? Il essaierait de sortir de la cuisine. Il attendrait que quelqu’un ouvre la porte pour se faufiler dehors. Dans le jardin, au milieu de l’herbe et des brindilles devenues rigides comme des cactus, il réfléchirait plus sereinement aux activités auxquelles se livrer, ou bien tout cela le frapperait d’un ennui effrayant et il tâcherait de retourner dans la cuisine près des chaussures et des bas de pantalons de sa famille, mais le plus commode serait de se suicider en sautant dans l’eau, pour mettre fin à cette idiotie.

Dehors il fait encore nuit. Le chemin de gravier, au milieu des arbres, est un endroit où il se sent bien. Bien vif, bien seul et à l’air libre. Thomas est tout heureux d’avoir des jambes. Le gravier qui crisse sous ses pieds est un comme un met délicieux qui croustille sous la mâchoire. Il a faim de quelque chose, il ne sait pas de quoi, mais cette faim semble un aliment inépuisable. La cuisine qu’il regrettait de quitter il y a à peine quelques minutes lui parait maintenant un réduit jaunâtre au silence aussi vicieux qu’un échafaudage branlant. Sur les cinquante mètres du chemin de gravier, il est un personnage secret et déterminé, qui déserte avant l’aube la tiédeur de sa maison pour entreprendre un mystérieux voyage, auquel il renonce invariablement une fois débouché dans la rue, pour prendre, sur la gauche, la route de l’école. Thomas est arrivé en cours d’année scolaire. Il n’est pas rentré avec les autres, et maintenant il est comme une pièce de puzzle, un morceau de ciel, qui s’emboîte très mal dans le trou qui reste. La salle de classe est un endroit très différent de la maison. On y fait des choses qui n’existent que dans la salle de classe. Le bureau du maître est placé sur une estrade en bois. Elle est très haute. Pourtant quand Thomas a dû monter dessus devant toute la classe, il l’a fait sans difficulté. Mais une fois sur l’estrade, il a eu le vertige d’être aussi haut, avec le maître. Il s’est rappelé cette histoire que lui avait racontée sa grand-mère, où des enfants entrent dans une grotte et, alors qu’ils sont au plus profond de la caverne, aperçoivent des empreintes d’ours sur le sol. Une histoire qui ne lui avait pas du tout fait peur, et qu’il était bien content de se rappeler sur l’estrade du maître, pour se rassurer un peu. Le maître est grand avec des mains et des épaules énormes, et aux poignets des poils noirs dépassent des manches de sa blouse. Il a aussi des poches à venin sous les yeux. Une nuit qu’il avait été malade, Thomas avait vu son père en slip. Le slip faisait une boule énorme, comme s’il y avait une trompe enroulée à l’intérieur, et tout autour c’était noir, poilu. Le père est une espèce inquiétante.
Ce n’est pas à cause du passage sur l’estrade que Thomas voudrait que le chemin de gravier plein de nuit soit beaucoup plus long. C’est à cause de ce que le maître leur a demandé hier. Il l’a d’abord demandé à Thomas, qui a compris que c’était une punition. Le maître lui a demandé de se lever, de se mettre à quatre pattes, et de faire dix fois le tour de la classe. Au ras du sol Thomas ne percevait pas très bien ce qui se passait dans la classe, mais au bout du cinquième tour il a buté sur un de ses camarades, à quatre pattes comme lui, et puis il s’est retourné, a regardé à droite et à gauche, et a vu que tous les élèves se déplaçaient à quatre pattes et à la queue leu leu, et que le maître, depuis son estrade, d’une voix sévère, organisait la circulation. Ce n’était donc pas une punition, puisque tous les élèves étaient dans la même situation que lui, mais Thomas ne comprenait pas ce que c’était au juste. Est-ce que le maître leur apprenait quelque chose ? Il leur a dit qu’ils étaient son troupeau, et qu’il était leur berger. Ils n’avaient pas le droit de parler, ni même de renifler. Il ne voulait entendre que leur bruit de troupeau. C’était le bruit des mains et des genoux qui frottaient par terre. Les autres enfants agissaient avec une docilité qui faisait peur à Thomas. Quand il y pense tout est flou, comme quand on pense à un cauchemar. La salle de classe est comme un cauchemar, où l’on fait des choses qui n’existent que là.

Le café et la boulangerie ont leurs portes ouvertes, leurs lumières allumées, des gens attendent aux arrêts de bus. La nuit fraîche et aventureuse sur le chemin de gravier est déjà loin, elle a sombré dans un passé hors d’atteinte en quelques secondes. Thomas a la même impression en faisant le chemin en sens inverse, le soir. Quelques pas hors de l’enceinte de l’école suffisent à brouiller dans sa tête l’image du maître et de ses camarades.
Il franchit le portillon. Sa classe est au fond de la cour, à droite. Devant, les élèves forment un essaim bourdonnant. Dans quelques minutes le maître sortira de la classe, les mains derrière le dos, en regardant par terre comme s’il faisait semblant de chercher quelque chose, tout le monde se taira et se mettra en rang avant de rentrer dans la classe. Comme tous les matins, Thomas dépasse le groupe des élèves et va s’asseoir un peu plus loin, derrière un arbre au tronc énorme. C’est le seul arbre de la cour, et un banc de bois en fait tout le tour. Thomas a les mains dans les poches de son pantalon, et dans celle de droite, il tripote les deux cailloux qu’il garde toujours sur lui. La maison est juste devant la plage et quand il repère un caillou qui lui paraît supérieur à l’un de ceux de sa poche, il le ramasse pour un remplacement. Il arrive assez fréquemment qu’un caillou qui paraissait merveilleux sur le sable au bord de l’eau, se révèle décevant dans la poche de son pantalon. Par exemple, il n’y a que dans la poche qu’on sait s’il s’agit d’un caillou chaud ou d’un caillou froid. Les cailloux froids glissent mal dans la main et refusent de se laisser attendrir. Ils restent humides et légèrement collants. Un jour que Thomas flânait le long du rivage en chantonnant les yeux au sol, il s’est rapproché sans le vouloir du village des pêcheurs. Le village n’est pas loin de la maison, le soir on voit là-bas les feux allumés sur le sable et on entend distinctement les chants, mais c’est un autre monde, une frontière aussi vague et lointaine que celle de l’horizon marin. Tous les soirs les pêcheurs dansent et chantent, et Thomas qui traîne jusqu’au dîner dans les eaux transparentes et peu profondes du lagon, assiste en témoin passif à cette joie régulière et incompréhensible. Quand quelque chose de précieux, comme un bijou, disparaît à la maison, sa mère dit que c’est sûrement les gens du village. Thomas ne trouve précieux aucun objet, à l’exception peut-être de ses cailloux de poche, et trouve étrange que les gens du village se comportent comme les requins marteaux, censés rentrer parfois dans le lagon et y accomplir des forfaits, mais qu’il n’a jamais vus. Un jour où ses pas distraits l’ont conduit plus près du village que jamais, il s’est retrouvé face à un petit garçon, qui a surgi de derrière un tronc de cocotier. Le garçon l’a fixé de ses yeux très noirs, puis, d’un geste brusque, comme si l’idée lui venait tout à coup, il a brandi dans la direction de Thomas une cordelette au bout de laquelle un oiseau était attaché par la patte. Pour faire bonne mesure, Thomas a arboré son caillou fétiche, mais à ce geste l’autre a déguerpi à toute vitesse, traînant son oiseau captif derrière lui. Thomas qui possède une certaine logique se rappelle parfois, rarement, que bon nombre de ses camarades de classe doivent être les enfants du village de pêcheurs. Mais rien n’est moins sûr. Le village de pêcheurs vit au bord du monde, l’école l’a probablement oublié, ou même volontairement ignoré, à moins que ce soit le village qui ait ignoré l’école. De toutes façons Thomas ne parle pas avec ses camarades de classe. Il ne sait pas qui ils sont, ni d’où ils viennent. Le matin, comme aujourd’hui, il contourne leur groupe rassemblé devant la porte, et une fois rentré dans la lumière gris sombre de la salle de classe, une fois attaché à son pupitre de bois lisse, comme à un petit radeau, il retrouve un peu de calme, et un étrange confort triste. Il est soulagé d’être à sa place. Quand le maître l’a obligé à se mettre à quatre pattes hier, Thomas a éprouvé un sentiment d’injustice, mais la peur est venue quand le maître a transformé la classe en troupeau. Il était si effrayé d’en faire partie qu’il ne pouvait plus songer à la libération de la sonnerie de cinq heures, comme d’habitude. Il aurait voulu se relever pour dire qu’il y avait une erreur. Mais on l’aurait probablement assassiné. Ou bien personne ne l’aurait entendu. Car il ne savait pas s’il devait être là.

Thomas perçoit soudain un silence massé derrière son épaule gauche. Il se retourne. Il n’y a plus personne devant la porte fermée de la classe. Ils sont tous rentrés, sauf lui. Une écume glacée explose sans bruit dans son ventre. Il se fige, puis recule sur le banc, pour se dissimuler derrière le tronc du grand arbre. Un refuge précaire contre toutes les paires d’yeux présentes derrière les vitres des salles de classe. Et il y a encore des professeurs et quelques élèves qui se déplacent dans la cour. Thomas tourne autour du tronc pour se soustraire à leur vue. Enfin la cour tombe dans un silence désolé, un silence cerné par l’autre silence des classes studieuses qui se sont refermées sur elles-mêmes comme des coquillages. La cour vide ne ressemble pas à sa sœur pleine de cris et de mouvements. Ici et là Thomas distingue sur le sol quelques boulettes de papiers, un stylo cassé, un chiffon. Il voit aussi les milliers d’empreintes de pieds qui restent imprimées sur la terre poussiéreuse, et les lézardes, les trous, les éclats qui marquent les murs comme un vieux visage. Le visage de la liberté. Thomas songe à traverser l’espace vide pour rejoindre le portillon et quitter l’école. Mais ce serait commettre l’immense erreur, en exposant sa silhouette esseulée au milieu de la cour, de se rappeler à la conscience de ses camarades, qui l’ont peut-être oublié, et du maître, qui le croit peut-être malade. A moins qu’il ne l’ai oublié, lui aussi. Quel bonheur ce serait. Alors qu’il se cale le dos dans un des plis du tronc, Thomas a l’idée de se réfugier dans l’arbre. Il monte sur le banc et, saisissant une branche basse, se hisse vers le cœur feuillu de son allié. Les garçons d’ici savent tous marcher sur les mains. Ils s’amusent à traverser la cour en courant la tête en bas et les jambes arquées au-dessus des fesses, agiles et légers comme des insectes. Thomas est incapable de telles prouesses, mais il aime grimper aux arbres. Celui-là est constitué comme un cordage, de plusieurs troncs incrustés, noués les uns aux autres. Au fur et à mesure qu’il s’élève de branche en branche, Thomas se sent mieux. Le feuillage épais forme une caverne fraîche où règne un silence fait de bruits minuscules. Grincements, frissons, cliquetis. Le voilà recueilli au sein d’un murmure. Il monte plus haut, et s’installe sur une branche plus légère que le vent agite d’un balancement à peine perceptible, qui éloigne le garçon de la terre. A travers le feuillage protecteur, il a de l’école et de ses environs immédiats une vision inédite. Le clocher de l’église est beaucoup plus proche qu’il ne l’imaginait. Le carré vide de la cour est cernée par un enchevêtrement de toits rouges et blancs dans lequel Thomas a du mal à retrouver les rues qu’il connaît. L’école paraît petite, moins sure d’elle-même. L’attention de Thomas est soudain attirée par une tache de couleur apparue dans une trouée du feuillage. C’est un garçon en tee-shirt rouge qui fait des tours de cour. Une punition rare, qui exhibe le coupable à la vue de toute l’école. C’est arrivé une fois à Thomas. Il a longé les fenêtres des classes en y jetant des regards furtifs, il savait qu’on le regardait au passage, sans moquerie mais avec une crainte respectueuse, et la curiosité qu’il suscitait le fascinait lui-même. Alors que l’élève au tee-shirt rouge passe à coté de la classe la plus proche de l’arbre, Thomas croit reconnaître le petit à l’oiseau captif, mais il ne sait pas ce qui lui donne cette idée, car il ne parvient pas à se rappeler du visage du garçon qu’il a rencontré sur la plage. Il compte sur le deuxième passage pour s’en assurer. Mais le garçon ne revient pas. Il a du n’être puni que d’un seul tour de cour. A nouveau il n’y a plus rien à regarder que les toits sans vie garnis d’antennes fourchues, et la cour où le temps paraît immobile. Thomas sent qu’il commence à s’habituer à l’arbre, aux lent mouvement des branches qui grincent sous le vent, au contact de l’écorce sous ses fesses, plus dure que le bois de son pupitre. La nouveauté de la situation s’évapore peu à peu. Il ne va tout de même pas passer toute la journée dans l’arbre. La porte de sa classe s’ouvre. Le maître sort. C’est l’heure de sa pause. La moitié de la matinée est passée, et comme tous les jours, il fume une cigarette dehors, quelques pas devant la porte. Le maître est toujours revêtu d’une blouse bleu qui lui tombe jusqu’au dessus des genoux et cache ses vêtements, à l’exception de ses chaussures et du bas de son pantalon. C’est le seul professeur de l’école à porter ce genre de blouse. Le tissu lisse et sans plis brille comme du plastique, ou comme un galet poli par la mer. Thomas pense aux cailloux froids. Le maître a une main dans la poche de sa blouse, de l’autre il tient la cigarette qu’il fume en regardant droit devant lui ou un peu vers le haut. Il pense. Ses pensées sont des fantômes élastiques, qu’on sent se déployer dans l’air autour de sa silhouette. Il s’approche de l’arbre, pour s’arrêter exactement à l’endroit où Thomas s’était dissimulé d’abord. Thomas retient son souffle. Le maître a levé la tête vers les branches et le regarde. Thomas ébauche à peine un mouvement de retrait derrière une branche plus épaisse. Il est trop tard. Le maître a les yeux sur lui. Thomas va se rendre, mettre fin à la torture de ce regard silencieux en quittant sa branche pour redescendre vers la terre des aveux, mais le maître s’est détourné de l’arbre. Il observe la cour en finissant sa cigarette, tout à fait comme s’il n’avait rien vu. Thomas sent son cœur cogner contre sa poitrine. Le maître écrase sa cigarette contre l’arbre avec application, en maugréant des phrases inintelligibles entre ses dents, puis il s’éloigne et rentre dans la classe. Thomas voudrait fuir maintenant. L’arbre possède quelques branches très longues qui s’étendent presque à l’horizontale. Si d’autres arbres lui tendaient leurs branches dans la cour et par-dessus le mur d’enceinte, Thomas pourrait quitter l’école sans toucher le sol, et peut-être pourrait-il aller comme ça jusqu’à la plage. Non qu’il désire se retrouver tout seul au bord de l’eau, mais le trajet par-dessus la ville occuperait sa journée de difficultés solitaires et surmontables. Hélas l’arbre est seul au milieu de la cour, loin de tout congénère. Mu par une impulsion subite, Thomas se coule jusqu’au sol. C’est l’heure du repas, et de toutes les classes les élèves sortent en criant et se dirigent vers la cantine. En quelques secondes la cour au silence livide disparaît pour laisser place à un carré grouillant et retentissant. Alors qu’il hésite au pied de l’arbre, Thomas voit passer devant lui ses camarades. Il les suit, emporté par une clameur aiguë.

O.S