Le jour de ma naissance, mon cordon ombilical pas encore éclairci, mon grand-père planta au centre de son jardin un jeune pêcher, bordant le dernier rang de pommes de terre, coincé entre deux grands frères, un noyer et un cerisier, enraciné en posture de compétition, rapetissé par leurs cimes, menacé par leur ombre, ensoleillé au goutte à goutte, s’abreuvant de leur trop plein. Mon grand-père savait quelques trucs : que les politiques sont des porcs, qu’il faut investir dans l’immobilier, que le club de foot de Saint Hilaire court à la catastrophe, et qu’il faut planter au bon moment dans du bon sol, pour ensuite se laisser regarder grandir, sans trop palabrer, pour pousser droit sans s’expliquer. M’attacher à la terre contentera mes racines, aidé au début par des nutriments, puis carencé pour endurcir, étayé, taillé, je finirais par être récolté sans gâcher. Plantés aristocratiquement, ses gueux de petits enfants étaient semés sur ses confettis de terres, enracinant son sang au cœur d’un jardin d’ouvrier. Il plantait pour posséder une part de chaque être, pour garder quelque chose de compréhensible, de maîtrisable, pour préserver du vivant à proximité de sa vue, quand l’indifférence arrivera, puis la honte et le mépris. A la maternité, il avait pu se recroqueviller au fond de la chambre, sans affronter ma gueule d’amour, il avait pu s’endormir au repas d’anniversaire, s’effacer à l’ouverture des cadeaux, il avait pu oublier mes premiers et mes premières, la rentrée des classes, l’examen, le diplôme, le permis, puisque j’ai eu des bourgeons, puis des fruits, malgré les champignons et les pucerons, et que mes branches là-bas, en bas, face à la fenêtre du salon, ont un jour supporté le poids du merle sans vaciller. Mon arrimage à la terre me défendra des volontés aériennes de mes parents, de leurs lettres théorisant, de leur pédagogie écolo-sexuelle non violente, accompagnée de soja bio. Je m’en sortirai moi de toute cette mascarade, autrement que mes frères, puisque l’écorce salira mes genoux, les ponçant, les écorchant, ma fronde lattera les piafs s’y posant. L’arbre était là pour que mes prises de volée frittent le gardien, pour que je chasse la vipère entre deux pelotages de nichons. A un âge je le délaisserai pour des démontages furieux de camions de pompier, de vélos, de mobs, sur lesquels je reconnaîtrais, du premier coup d’œil, le boulon de 12 ou de 13. Tout ça dépendait du pêcher. Il présageait de ma débrouillardise, il me rendrait les mains calleuses, les orteils moulés à la botte, le dos voûté à la bêche. Mais au lieu de cela, les jupes de ma mère et de ma grand-mère étaient baveuses de mes tétées, les romans d’amour et la télé accompagnaient mes mercredis, sortis du canapé j’évitais les flaques, épargnant mes Kickers orthopédiques, je jouais au Puissance 4 pendant les retransmissions de foot, j’inventais des entorses ou de la fièvre les jours d’entraînement, dans les vestiaires je ne voulais pas me foutre à poil, les autres me traitaient de pédé, je confondais le boulon et l’écrou, mes doigts accouchaient d’une ampoule en voyant un manche, la chaîne dérayée de mon vélo promettait 30 minutes de réflexion puis autant de pleures.
Je crois que j’atteignais l’âge de 6 ans quand il commença à torturer l’arbre. Il débuta par l’écartèlement des branches en leur fixant des pierres, les recourbant, pointées vers le sol, modelant l’architecture du fruitier, lui donnant l’aspect d’une tarentule, gardienne de l’unique sortie du potager, tel un entonnoir réfléchi par le vieux, le jardin me précipitait dans les tarses de la bête à chaque nuit de cauchemar. Ensuite, il tailla les mêmes extrémités quatre jours d’affilée, réduisant les branches à des moignons. Durant l’été caniculaire de 76, il abreuva précautionneusement toutes les plantes, sauf son bouc émissaire, ne recevant aucune goutte il se recroquevilla peu à peu, vacilla ensuite, se statufia en état de diapause. Je crus percevoir un léger soulagement chez le vieux lorsqu’au printemps des feuilles réapparurent. Il se lança alors dans la pratique de nouveaux sévices. Pour installer un fil à linge, dont la nécessité intrigua ma grand-mère, il planta deux grandes pointes à trois quarts dans le tronc, entraînant des coulées de liquide vital, un bourgeonnement de tissus, formant des verrues purulentes, des nombrils cancéreux. Devant ce pouvoir de lui donner un profil lépreux, il redoubla d’intentions macabres. C’est à ce moment que j’atteignis l’âge de le haïr. Nous nous lançâmes, les crêtes affûtées, dans des joutes entre le verbe merdeux et le bougonnement fuyard. Mon grand-père me tournait le dos comme question et comme réponse, j’en faisais mon pape de la réplique dorsale. Le premier signe avant-coureur était ses épaules, qu’il tendait, haussaient, qu’il écartelait par rage, puis elles étaient épinglées par son regard aux gestes nerveux, il m’envoyait enfin son cul en guise d’argument. Derrière ce corps acéphale, ce cube à la face cachée, je me demandais quel relief prenait son visage, lorsque les membres crépitant d’angoisse, les bras vibrant dangereusement au bord du fait divers, un soupçon d’odieux planait. Il fuyait alors dans le jardin où inlassablement sa folie creusait des nombrils supplémentaires dans mon tronc. Alors survint un phénomène curieux, plus les excroissances végétales désordonnées se multipliaient sur mes branches, autour des meurtrissures, plus sa peau croissait. Il devint un canard de Barbarie, renfrogné sous les boursouflures, les ourlets pendants, rougeâtres, les yeux noyés parmi ses paupières dégoulinantes rejoignaient un nez dont chaque segment poussé à sa guise, les uns préférant un sens, les autres l’opposé, tel une fraise anarchique. Son épiderme semblait pousser continuellement, cheminant le long de son corps, étouffée par la camisole de son bleu de travail, la peau cherchait la sortie et ressortait en vagues dans son cou, comme sous le poids d’un rouleau qui, partant de ses orteils, faisait remonter sa pâte jusqu’aux épaules où s’accumulaient les plis. Mon grand frère disait que sa peau devait être optimiste, elle s’étendait, attendant, stockée dans son cou, que son corps grandisse. Comme les boursouflures de mon tronc, les multiples grosseurs siégeant dans son cou noircirent, puis durcissant, elles formèrent une carapace sombre gagnant du terrain sur sa face, comme un réseau de soupiraux, je l’imaginais hébergeant une famille de lérots jouant à cache-cache dans ce labyrinthe, tremblant de peur lorsque sa voix se perdait en chemin, cognant les graves contre les cloisons d’un accordéon tabagique, la rancœur raisonnant dans les multiples goitres, achevant les phrases en un grondement sourd.
Il est mort un mercredi, lorsque je fouillais dans son cagibi, cherchant des planches pour faire une cabane. Avec les outils du vieux, j’ai pu construire une grande structure en bois dans le pêcher, avec un ascenseur, une terrasse, une mezzanine, le tout vissé avec des écrous et des boulons de 13.

A. D