Il est
20 heures. Dans le petit café de la place du village, ils sont
entrés un à un, salués chacun par la grêle
clochette de la porte d’entrée. Dingeling, voilà
Toinot, au nez cassé, tellement de travers qu’il fait peur
à son propre miroir. Dingeling, et voilà Fernand qui boitera
toujours parce qu’il est bêtement tombé du toit.
Et c’était même pas pour le travail, mais pour rechercher
le chat du voisin qui avait eu ce jour là des envies d’escapades
! Et Eugène éternellement de mauvaise humeur mais c’est
bien sûr un genre qu’il se donne, et Jules le petit malin
de la bande avec ses yeux de fouine qui vont sans cesse de droite et
de gauche. Ils se sont attablés à « leur »
vieille table bancale tout au fond, pour ne pas être dérangés.
Ont réclamé à boire d’une voix tonitruante,
ont cogné bruyamment leurs verres remplis de bière brune
ou blonde, ont juré à qui mieux mieux, se sont tapés
sur l’épaule, et se sont mis comme chaque soir à
refaire le monde, dans des jurons et des engueulades à n’en
plus finir. Ont fumé des paquets entiers de cigarettes. Une fumée
de plus en plus chaotique comme une pieuvre sournoise, s’est collée
insidieusement à leurs discussions passionnées. A bientôt
21 heures, le ton a encore monté de deux ou trois crans, comme
tous les soirs. Et comme tous les soirs, les femmes vont devoir les
attendre…ou pas.
Soudain
le Fernand se dresse brusquement sur ses pieds. La bretelle droite de
son bleu de travail tombe mollement sur son épaule. La stupeur
gifle son visage. Ses mains s’accrochent hébétées
à la table. Les yeux fixés dans le vague, la bouche ouverte
sur un cri qui ne sort pas, les narines à la recherche de l’air
qu’il ne trouve pas. Il est beau et poignant à la fois,
dans son interrogation soudaine et muette et connue de lui seul…
Le silence est lourd, aussi lourd que le temps qui dans le parc à
côté pèse sur les ramures nonchalantes. L’homme
dans son rêve éveillé prononce des paroles étranges
qu’aucun de ses copains ne comprend :
Là…c’est là …à la branche tordue
du grand chêne. Regardez…NON ! Ne regardez pas…
On veut le calmer. On le coince sur sa chaise. On met devant lui une
grosse pinte qui va croit-on, le remettre d’aplomb. On tape sur
son épaule pour le ramener dans le cercle des buveurs de bières,
des raconteurs de blagues salaces, dans le cercle rassurant des copains.
Mais lui n’est plus là…il est ailleurs, là-bas
loin dans la campagne de son adolescence…
Son frère jumeau est parti ce jour-là il y a bien longtemps,
pour une balade que l’on croyait innocente. Il l’a retrouvé
pendu à la branche tordue du chêne géant.
L’image maudite surgit de plus en plus souvent. Personne ne le
sait encore, mais le Fernand est en train de devenir fou.
N. V