Faudrait téléphoner
aux enfants pour leur dire que je suis bien arrivée. Ah, non.
C’est eux qui m’ont déposée. Je vais enlever
mon manteau, alors. Pourquoi j’ai sorti le caddie ? Ils m’ont
déposée dimanche. Hier les magasins étaient fermés.
Donc on est mardi. Ou bien mercredi, ou bien jeudi, ou vendredi. Ou
bien samedi. Un jour où on peut aller aux commissions. Je vais
acheter le journal, ce sera marqué dessus. Le voilà, le
journal. On est mercredi. Mais lequel ? On est peut-être mercredi
de la semaine dernière ? Ou celui de l’année dernière
? Combien il y a de mercredi par an ? Vaut mieux que je rachète
le journal. Tant pis si c’est le même. Y’en aura un
pour les épluchures. Un filet à papillon. Qu’est-ce
qui m’a noté ça ? Bin, c’est moi, ma parole.
Un sac de litière, une botte de poireaux, une livre de pommes
de terre, un bouquet de persil, deux gousses d’ail, un paquet
de chicorée, 1m50 d’élastique, une boîte de
collants tue-mouche. Cette idée, un filet à papillon.
Je sais même pas encore où se trouve le quincaillier. Faudra
que je demande dans le quartier. Le primeur, doit savoir ça.
Pour qu’on enlève la peau de ses légumes, faut bien
qu’on s’achète un économe quelque part.
Pardi, ça
recommence. Pourtant pas la berlue. Faudra que je demande aux enfants.
J’espère qu’ils vont repasser. Sûrement. Ils
doivent savoir où j’habite puisque c’est eux qui
m’ont relogée. Tout de même, s’ils avaient
perdu l’adresse. Ça serait bête. Ils pourraient plus
me rendre visite. Bon sang, cette odeur, que je vois partout. Bin cette
tête de linotte, je savais bien qu’y avait une raison pour
le filet à papillon. Ça va pas être facile, mais
je l’aurai. Parbleu que ça sent bon. Je vais prendre une
grande taille, pour papillons exotiques, ça doit exister. Parce
que c’est pas une petite odeur. Mais d’où elle sort,
ça ? Pftt.
Pas de la chaussée. Un soupirail à mi-hauteur de trottoir,
ça souffle le vent de la chaussée, on dirait plutôt
une fenêtre qui refoule du gosier. Hé, parce que dans ce
quartier, la rue a pas les dents bien propres. C’est qu’on
astique pas trop les façades par ici. D’où je suis,
je le vois bien, les passants, y passent avec leurs pieds mais pour
ce qui est de se fatiguer les bras.
Bon, puis ça vient pas tant plus de chez moi. Je compte pas l’odeur
des cartons mouillés parce qu’elle disparaîtra quand
j’aurai fini de tout déballer mais une maison en sous-bassement,
c’est tout en humidité et en moisissure.
Alors que là. Bon dieu que ça sent bon. Comme dit ma belle-fille,
c’est exquis, c’est exquis. Sauf que là, ça
sent de partout. Même du parquet de plafond, on dirait. Lambrissé,
mes enfants z’ont dit. Pour ça que le ciel est si bas dans
cette maison, c’est du ravaudage. Mais j’ai beau aspirer
l’air pire qu’un vélomoteur et me pincer le nez.
Je l’ai dans la narine droite, ça va chatouiller et…
pétard, la voilà dans la gauche. Et pouf, ça s’en
va. Pas plus possible de la coincer que de s’éternuer le
rhume pour soi tout seul.
Oh, je t’aurai,
bestiole ! Compte sur Mammy ! Hmmmm ? Ma petite fraîcheur ? Viens
par ici voir Mammy… Hmmmm ? Petit, petit. Petit parfum ? Ouhou
? Vilaine coquine d’odeur, viens par ici que je te vois. Je vais
pas te courir après, dis, tu sais bien que je suis plus un pigeon
de l’année. Tu sais qu’à cause de toi, je
vais être en délicatesse avec tout le quartier. Le quartier
des pieds, là. Ça raconte déjà pis que pendre
sur le dos de la vieille, dès qu’il est tourné.
Le patron du café a dit au garçon de pas mettre une goutte
de scotch dans mon chocolat du matin. Peau de vache ! Ils essaient tous
de me tirer les vers du nez. Pas folle l’Aubépine ! Je
leur dirai pas que tu fais rien que m’agacer le museau toute la
journée. D’ailleurs, je vais même pas le dire aux
enfants. La vieille piquée, elle se garde son gros parfum pour
elle toute seule. Koutoukoutoukoutou, viens ici ma biquette. Petite
cachottière.
Le quincaillier aussi, va sûrement demander. Mais tintin ! L’Aubépine,
elle repartira avec son secret au fond du cabas. Qu’ils aillent
se raconter des amusettes sur quelqu’un d’autre, tiens !
« Eh dis donc, t’as vu la mémé qui croit qu’une
odeur habite avec elle ? Et c’est qui qui paie le loyer, Madame
Aubépine, c’est vous ou mademoiselle ? Hé, hé,
M’dame Aubépine, hé, hé, à votre âge,
quand on déménage, ça sent plutôt le sapin.»
Ouaf, ouaf, ouaf.
Rira bien qui rira
plus souvent qu’à son tour. Même à mon âge,
quand une femme trouve le parfum qu’elle aime, elle vend son âme
pour l’avoir. J’attaque plus au claque-souris, ça
fait fuir ma petite odeur et je me suis coincée le gros orteil
en le poussant sous le vaisselier. J’ai colmaté toutes
les cachettes et j’ai bouché les jours du parquet avec
des épingles à chignon. Quel toupet ! Et que ça
me passe et que ça me repasse sous le nez ! C’est pas un
moulin, ici ! Malpropre !
Bon, il est temps,
je vais aller aux commissions avant que ça ferme mais avec tout
ce bazar, je retrouve plus mes chaussures. Un peu que j’allais
sortir avec mes chaussons. Si je peux même plus poser le pied
par terre. C’est plein de potiquets et de flacons, tout ça
pour récolter des effluves de grenier et puis mon air désappointé.
Hein ? Regarde ma biquette, les verroteries douillettes qu’a installées
Mammy ! Viens voir comme c’est doux sous tes papattes, la pâte
de verre. Mais pas que du mou dans le citron, l’Aubépine.
Si mon petit air sucré prend la poudre d’escampette, j’ai
suspendu tous les bouchons à des ficelles, juste au-dessus des
goulots, comme ça, dès qu’elle passe, j’attends
qu’elle se pose et hop, je l’embouteille. Misère,
va m’en falloir du temps pour ramasser tout ça. J’ai
pas dû bien les accrocher, toutes ces ficelles qui dégringolent
et qui s’emmêlent pire qu’un filet à provision.
J’en ai plein mon parterre avec les alambics qui se culbutent,
ça réfléchit de partout, j’y vois plus goutte.
En plus, c’est
qu’il commence à y avoir du jour entre les lattes du plafond
et, morbleu que ça sent bon, que c’est capiteux. C’est
pas vrai qu’on dirait des bouts de bois sauvage qui s’arrondissent.
Peut-être le parquet qui se rebiffe et qui veut redevenir rond
comme son arbre de naissance. Faut lui dire que c’est un peu tard.
T’es tout plat comme une planche, mon pauvre, t’y arriveras
pas. Oh ce fatras ! Pas une fiole qui tient debout. Mais pourquoi ça
valse comme ça ? Voilà le parquet qui se boursoufle maintenant,
tous mes culs de bouteille ont les fesses à l’air. Ventrebleu
que c’est entêtant. Mais ça se gondole même
sous mes pieds, ma parole ! Voilà le sol qui me fait des racines
! Oh mais tu es là mon délice, hmmm ? Mais ça persiste
! Tu t’installes, alors ? On dirait qu’on n’est pas
si mal chez Aubépine, hmmm ? Tu bouges pas mon lapin, Mammy revient
tout de suite.
Ah, bin Monsieur
l’Architecte, qu’est-ce que vous faites derrière
ma porte ? Vous tombez mal, je vais aux commissions, je vais chercher
un filet à papillon, eh bé pour des papillons d’hiver
et puis voilà, mais de toute façon, vous voyez, hein,
je me suis installée alors si vous repassez pour votre petite
affaire de l’autre jour, je vous ai dit. C’est non. Met
bien égal qu’un vieux figuier reprenne du poil de la bête
dans les fondations. Il peut bien faire gondoler l’immeuble et
s’écrouler tout le quartier, moi je bougerai pas, monsieur
l’architecte. Ça sent trop bon.
M. M