A l'époque nous habitions près d'une forêt, au lieu-dit de l'Arbre-Creux. Et l'arbre creux, il existait vraiment, c’était un vieux chêne tout vide à l'intérieur, bonne planque pour nos parties de cache-cache. Fallait quand même pouvoir supporter la vermine sylvestre et grouillante qui prospérait là-dedans, le champignon liquéfié et les haleines fortement boisées.

Nos parents, vaille que vaille, tentaient de s'imposer dans la filière bois. Papa Sylvain comme bûcheron, maman Noëlle comme petite main dans une fabrique de mikado où elle essayait de peindre sans trembler les anneaux bleus sur les fines baguettes d'épicéa. Inutile de préciser que nous ne roulions pas sur l'or, aussi avec mes six frères, nous avions appris à compenser le manque chronique de joujoux par diverses activités récréatives où les hiboux, les genoux, les poux, les bijoux, les choux mais surtout les cailloux occupaient une place essentielle.

Bon, je résume : forêt, bûcheron, sept mouflets, cailloux… Vous l'aurez compris, il existe entre ma famille et celle du petit gars en bottes un tronc commun de correspondances troublantes (sauf cette histoire de bottes justement). D'autant que tout comme lui, je suis le benjamin de la fratrie et plutôt court sur pattes. De plus, histoire d'entretenir une certaine confusion, j'en rajoutais souvent une louche côté mimétisme puéril. Prenons un exemple :

Moi : Tiens, les gars, si on jouait à se perdre dans la forêt ?

Six-Frères : Encore ! On en a marre que les piafs bouffent nos Pépito !

Moi : Ok, ok, gardez vos biscuits et refilez-moi vos jeux de mikado.

Faible contestation. Puis rumeur approbative. Faut dire que pour Noël, maman Noëlle nous avait pris pour sept petits glands avec ses lots dépareillés de baguettes tordues et mal barbouillées.

Du coup, on file pour les sous-bois limitrophes, croquant chacun notre Pépito, plantant deci-delà nos longs cure-dents mikadiens. Chemin faisant, nous croisons notre papa bûcheron qui s'acharne sur une vieille souche.

Nous : Ohé ! Bonjour, papa !

Lui : Ohé ! bonjour les enfants. Vous perdez pas trop loin !

Nous : non, non.

Et ce jour-là, comme d'hab, on a arrêté de se perdre en arrivant près de la décharge sauvage, au milieu de la forêt. D'abord on a trouvé un sac poubelle éventrée avec de vieilles poupées Barbies. Des trucs de filles mais bon. Devinez combien… sept. J'ai récupéré la plus naze. Mine de rien, je prends de la hauteur, je zieute alentour et là, bingo ! Je vois briller un machin… Aussi sec, je gueule : "j'lai vu le premier !" Mais avec mes frangins, la préemption verbale, ça ne compte pas. Faut dire qu'une poussette presque neuve, celle avec le nom du pilote de course… une MacLaren, cadre alu, hyper légère, forcément, ça attise la convoitise de sept petits loqueteux. On s'est tous battus à coups de genoux pour mettre le premier la main dessus. Je me suis pris douze rotules en pleine poire. Avec deux genoux à la place des oreilles j'aurais eu mes chances.

Pour le retour, on a bifurqué par le petit sentier, la poussette est devenue successivement : un train fantôme, le premier wagon d'un super grand Huit, un jet ski poursuivit par une horde de loups des mers, une Harley Davisson avec sept poupées Barbie complètement à poil sur le porte bagages. Le hic dans ces histoires c'est que je tenais toujours le rôle du pousseur, jamais celui de passager. A la fin j'en ai eu marre : je voulais mon tour. Bordel, c'est quand même moi qui l'avais vu le premier cette poussette ! Mon travail de sape a fini par porter ses fruits et j'entends encore le groupe des six me répondre d'une seule voix : Tu commences à nous gonfler avec ton histoire de petite poussette !

On était plus très loin de la maison et à cet endroit le sentier amorçait un sacrée descente. Ils se sont mis à six pour me sangler sur le pousse-pousse de la mort et me balancer sur le toboggan des supplices de l’infernal Docteur No. Fatalement, j’ai pris un putain d’élan, buté sur la première grosse caillasse venue et entamé ma série de bonds et de doubles salto avant. Vous vous souvenez de l’arbre creux ? Parce que justement, on le trouve en bas de ce sentier et que je fonçais droit sur lui. Avec la vitesse, j’suis sûr d’y avoir vu la gueule ouverte d’un dévoreur d’enfants voulant récupérer ses bottes. Il nous a bouffé tout cru la petite poussette et moi.

Trou noir.

Voilà, depuis cette histoire, je ne quitte plus ma nouvelle petite poussette que d’autres préfèrent appeler fauteuil roulant et les affaires de la famille connaissent une nette embellie : comme les assistantes sociales m’ont à la bonne, on habite en ville maintenant dans un HLM avec terrasse, papa Sylvain bûcheronne dans les parcs et jardins municipaux, maman Noëlle a monté sa petite fabrique de cure-dents, les six-frères croquent six fois plus de Pépito. Et tout ça grâce à qui ? A bibi. J'ai fait aussi bien que l'autre petit gars mais sans les bottes. Pas mal, non ?


D.B.