D’une puissante détente il réussit à accrocher ses mains en haut du mur qu’il escalada à la force de ses bras. Il reprit son souffle quelques secondes avant de se laisser tomber de l’autre côté.
Jamais de sa vie il n’avait observé un spectacle aussi admirable.
Il s’aventura dans le verger sous l’éclatant soleil de mai, au milieu des allées de merisiers fleuris et de pommiers bourgeonnants qui rivalisaient de génie pour offrir au regard l’ensemble de la palette chromatique, du fuchsia intense au blanc immaculé. Il déambula enchanté parmi les rosacées, pommiers, poiriers, pruniers, écrasant parfois sous ses pas un fruit trop mûr dont le suc giclait sous ses semelles. De temps à autres il attrapait une branche d’où il arrachait à pleine poignée des cerises sucrées qu’il dégustait sans modération.
Soudain, alors qu’il débouchait d’un défilé d’abricotiers odorants, il découvrit assise sur une échelle servant à la cueillette, une sylphide nue qui, les cuisses ouvertes, de l’annulaire et de l’index écartait sa corolle tandis que son majeur titillait le bouton de sa fleur juste éclose, humide de rosée vaginale. En communion avec la nature, de sa main libre elle croquait une pêche gorgée de soleil dont le jus goûtait sur ses fermes seins piriformes. Il se dissimula derrière un prunier pour observer la scène, attendant que la créature parvînt à un plaisir sonore. Fou de désir, il dégaina son vigoureux baobab planté roide et fier au milieu de son Amazonie pubienne et s’élança vers elle. Flattée par cet hommage dressé, la belle plante ne se put contenir davantage et s’agenouilla devant lui pour recueillir entre ses lèvres son fruit de chêne. Ardemment elle suça le tronc spongieux comme un cœur de palmier, dont ne tarda pas à jaillir un épais lait de coco qu’elle avala comme un filtre de jouvence.
- Alors, tu aimes ?
L’homme paraissait anxieux.
- Ecoute mon chéri, je dois reconnaître que mon jugement est mitigé. Le début est très bien selon moi, très poétique, bucolique à souhait, la référence au jardin d’Eden me semble incontestable, quand bien même elle serait inconsciente, car je ne sache pas que tu sois un grand lecteur de la Genèse. On te lit avec plaisir, tu fais preuve dans les premières lignes d’une qualité de prose assez remarquable, quoique... comment dire ? enflée, oui, voilà, enflée. Ton texte ne pâtirait pas d’un peu de sobriété. Sans quoi il te faudra le renommer À l’ombre des jeunes filles enflées.
- Ah ah ah ! Ne me fais pas trop rire, madame la Pédante, j’ai les lèvres gercées…
- Oh ça va, j’essaie de détendre l’atmosphère, j’ai toujours l’impression que tu risques ta vie quand tu me présentes tes productions ! En tous cas de grâce, remplace-moi sans tarder cet affreux filtre par un philtre moins indigeste. Tu n’es pas en train de préparer le café que diable !
Elle se replongea un instant dans sa lecture.
- Par contre, ta seconde partie me laisse perplexe.
- On dit pas « par contre », on dit « en revanche ».
- Si tu permets mon chéri je suis tout de même agrégée des lettres, je choisis toujours chacun de mes mots avec le plus grand soin. Mais puisque visiblement mes connaissances te semblent indignes de confiance, je citerai André Gide en espérant que lui parviendra à te convaincre : « Par contre m’est nécessaire et, me pardonne Littré, je m’y tiens ».
- Me pardonne lis quoi ?
- Rien, passons. Bref, tu décides de participer à un concours de nouvelles, sur le thème de l’arbre, a priori éloigné de tes préoccupations quotidiennes. Là j’applaudis. Seulement je me sens obligée de siffler penalty quand tu dérapes de manière incompréhensible. La fin selon moi frôle la pornographie. Chéri, le cahier des charges qu’on t’impose dans tes scénarios pour Marc Dorcel Vidéo ne convient pas forcément pour des éditions généralistes, tu comprends ?
L’homme accusa le coup.
Il relut soucieux les dernières lignes sur l’écran de son ordinateur.
- C’est vrai que j’y suis peut-être allé un peu fort. Tu crois que je devrais supprimer la scène de masturbation initiale ? Ou plutôt celle de la fellation peut-être ?
- Enfin, oui, si tu veux, je ne sais pas, c’est surtout ton angle d’attaque que tu dois modifier, ton point de vue sur l’existence si tu veux mon avis... Le monde est un vaste lupanar, certes, mais pas uniquement.
L’homme plissa les yeux.
- Je vois mieux ce que tu veux dire, répondit-il en se rasseyant devant son clavier. Je m’y remets tout de suite.
- Ah non, pas tout de suite, miaula-t-elle en lui passant les bras autour du cou. Tu retravailleras ça plus tard. Je dois dire malgré mes réserves que la fin de ton paragraphe m’a pas mal excitée.
Elle termina son infusion au tilleul, remit une bûche dans l’âtre, puis, se collant à son corps musclé, l’attira contre elle sur l’immense table en frêne où elle aimait tant qu’il la prenne.


M. J