Il est
difficile d’imaginer la peine que provoqua chez moi la tempête
de décembre 1999 qui détruisit en France un si grand nombre
de forêts, sur un axe qui allait environ de Brest à Strasbourg
en passant par Paris.
J’avais mal dormi dans la nuit du 25 au 26, tracassé par
la violence extraordinaire des bourrasques. La vie moderne essaie de
nous dissocier avec pas mal de succès de la part animale qui,
tapie en nous, éprouve une peur immémoriale à chaque
déchaînement des puissances de la nature. Au petit déjeuner,
les informations annonçaient des rafales atteignant 200 km par
heure et plusieurs morts. Je sautai dans ma voiture et fonçai
constater les dégâts. Dans les rues désertes de
ce lendemain de fête, des pots de fleurs fracassés et des
lampadaires défoncés jonchaient les trottoirs comme les
prodromes de la catastrophe. En chemin je dus éviter un platane
qui barrait la chaussée.
Enfin j’arrivai à destination.
Rasée.
Anéantie.
Les tranchées de Verdun après une bataille.
Un entrelacs invraisemblable de troncs déracinés et de
branches mêlées recouvrant des trous béants, voilà
ce qu’était devenue notre forêt, celle où
nous avions l’habitude de nous promener avec Marian. C’était
là qu’un jour, désignant un chêne centenaire
noueux et torturé comme le corps d’un nu d’Egon Schiele,
Marian, qui depuis quelque temps se passionnait pour le chamanisme,
déclara soudain :
- Tu sais, j’adore me défoncer en pleine nature. Au contact
des éléments, j’éprouve davantage encore
le sentiment d’établir une union cosmique avec chaque parcelle
de l’univers. C’est au pied de cet arbre que je viens me
shooter régulièrement. C’est à lui que je
me pendrai si je ne trouve pas la force nécessaire pour vaincre
l’esprit malin.
Je m’étais marié un an plus tôt, je nageais
littéralement dans le bonheur depuis la naissance de notre premier
garçon. Quand on évolue au milieu d’un quotidien
où la principale occupation consiste à regarder ses rêves
se réaliser, on trouve toujours un peu assommant le malheur des
autres, tellement ils semblent jouer une comédie peu crédible
en ne profitant pas eux aussi d’une joie de vivre pourtant apparemment
si simple. Son vocabulaire ésotérique me tapait sur les
nerfs. Je tâchais de le ramener à la raison, de le persuader
de consulter un spécialiste des toxicomanies et qu’il finirait,
aussi fatalement que ses malheurs lui étaient arrivés,
par en voir le bout. À cette époque il avait déjà
démissionné de son emploi dans les wagons-lits, qui lui
permettait jusque là de conserver un certain lien avec la réalité.
Il tint promesse pourtant.
Bravant les terreurs ancestrales liées aux sylves obscures, il
pénétra en pleine nuit au cœur de cette forêt
qu’il connaissait comme sa poche, uniquement armé d’une
lampe torche pour retrouver son arbre. Il avait laissé ces quelques
mots, en évidence sur la table de nuit :
« Maman pardon, j’ai rencontré le diable ».
On l’enterra dans la petite ville lorraine de Baccarat, célèbre
pour ses cristalleries. Si tant est qu’il m’arrive un jour
de me faire un ennemi, ce qui me paraît peu probable, vu mon caractère
conciliant que chacun s’accorde à louer, je ne lui souhaiterais
pas d’assister à une cérémonie aussi pénible.
Dans le cimetière désert, sa mère, à genoux
dans le sol meuble, plantait ses ongles dans le pantalon des fossoyeurs
au moment où ils envoyaient sur le cercueil les premières
pelletées de terre.
« Marian, non, Marian ! » hurlait-elle à vous assourdir,
comme si l’intensité des décibels avait possédé
le pouvoir de déclencher les rouages grippés d’une
immatérielle machine à remonter le temps.
Son père n’était pas là, ayant abandonné
femme et enfant quand Marian avait cinq ans.
En ce matin du 26 décembre 1999, la forêt était
déjà interdite, afin que la chute d’un arbre instable
ne provoque pas la mort d’un promeneur. Déjouant la surveillance
des gardes-champêtres, pas mal sollicités par d’autres
besognes, je réussis à me frayer un chemin dans la terre
détrempée au milieu des branchages enchevêtrés
et des feuillus arrachés.
Je me mis à chercher l’arbre, pour sacrifier une dernière
fois à ce rite secret auquel, qu’il pleuve ou qu’il
vente, je me livrais chaque douze du mois depuis plus de quatre ans.
Après trois heures de recherches, j’allais abandonner,
découragé par cette quête perdue d’avance.
Je m’assis sur un tronc gisant pour me reposer, hanté par
le visage bouleversant de Marian et son regard égaré,
alors que nous buvions un café ensemble, la veille de sa mort.
J’aurais voulu aujourd’hui serrer sa tête entre mes
mains, sentir sous mes paumes la barbe serrée sur ses joues mal
rasées et lui dire que je l’aimais, alors qu’à
l’époque j’étais resté silencieux tandis
qu’il affirmait : « J’ai livré cette nuit mon
plus dur combat contre l’ombre ».
Je suis peu sensible aux signes, avec mon incorrigible esprit scientifique.
J’allais partir, dépité, en colère contre
ma vie comme jamais sans doute auparavant. Au moment de me lever, je
baissai la tête. Et là, juste au niveau du sol, je vis
l’inscription, les deux initiales M B, que je gravais dans le
grand chêne à chacun de mes pèlerinages.
C’était le bon !
C’était lui que j’avais choisi pour siège
au milieu de centaines d’autres !
Je tournai mon visage vers le ciel, pour mieux sentir les rafales revigorantes
qui giflaient mes pommettes, baroud d’honneur de la tempête
nocturne. Un silence majestueux recouvrait la forêt, seulement
troublé par le cri de quelques corneilles qui planaient dans
la nue désolée.
Il me sembla percevoir… une présence.
Fou de joie, je dépliai mon Opinel et pour la dernière
fois reconstituai dans l’écorce humide l’encoche
commémorative de la vie de Marian Bellini, 1972-1995, mon ami.
M. J