La dernière mine

   
 

 

CORBIN – L’invente pas. C’est dans le journal. Monsieur le Maire. Sur papier. Couru pour vous prévenir tout de suite.

LE MAIRE – Suis déjà au courant.

CORBIN – Presse locale, nationale, actualités, speakerines, partout, tous le disent, Monsieur le Maire.

LE MAIRE – Je sais. Le sais bien. Le cours du charbon grimpe. Mais ça n’y change rien. Demain on ferme.

CORBIN – Grimpe pas. Monte. En flèche. En caractères gras. En première page. « La dernière mine française de charbon fermera demain alors que le cours mondial de la houille monte en flèche.» Suffit d’annuler la cérémonie.

LE MAIRE – Mais Corbin, n’êtes pas sérieux ?

CORBIN – Sérieux ? Livrera une deuxième bataille du charbon, relèvera l’économie du pays, comme après la guerre.

LE MAIRE – Pourquoi vous y tenez tant que ça ? Voulez que vos enfants soient des « gueules noires » aussi ? Comme le père, le grand-père, l’arrière et encore très loin. Jusqu’au vieillard qui conseillait le charbonnage aux forgerons : « Allez, allez chercher les veines ouvertes de terre noire. »

CORBIN – Pas perdre de temps. Sûrement quelques coups de fil à passer. Plus de projections souvenirs. Appeler les officiels, qu’ils ne se déplacent pas.

LE MAIRE – Voyez Corbin, crachez encore. Bout de poumon. Passez votre temps à cracher du poumon.

CORBIN – Pas la silicose, le carnaval de demain que j’avais bien avalé et que je recrache. Parce que c’est plus la peine.

LE MAIRE – S’était mis d’accord, tous. La dernière haveuse remontera solennellement demain matin au bout de la veine Albert, par 900 mètres de fond.

CORBIN – Sauf qu’après elle, il en faudra. Et davantage, encore. Parce que bientôt la Chine aura besoin de son charbon pour se faire une modernité. Noir sur blanc. Ici. Et nous, encore des tas de réserves en sous-sol.

LE MAIRE – Trop profond, Corbin, le savez bien. Trop cher de creuser si profond.

CORBIN – Et que maintenant, il est encore temps de remettre la mine en état tant qu’elle est pas bouchée.

LE MAIRE – Même vos enfants ont compris. C’est eux la cérémonie demain. Pas des officiels catapultés de n’importe où. Le sais bien, d’ailleurs, vos deux filles sont dans le programme, visites et …

CORBIN – … spectacles devant les corons.

LE MAIRE – Et puis, pas fini tout de suite, Corbinsky, participez aux travaux de fermeture et de sécurisation du site. Pouvez même vous inscrire sur le chantier de restauration. Voulez vous inscrire ? Vous garde une place ? Vouliez pas mais pouvez changer d’avis. Mmm ? Regardez Corbinsky, crachez encore un bout de poumon.

CORBIN – Crache du mouron, Monsieur le Maire, du mouron.

LE MAIRE – Regardez vos fils. Sont sur la télévigilance du bassin et sur l’ennoyage des galeries nord. Trouvé des petites places pour tout le monde, tout le monde se fait son trou.

CORBIN – Tout le monde à la surface, chacun de son côté.

LE MAIRE – Mais c’était un boulot de forçat !

CORBIN – Des forçats camarades. Tous ceux qui ont été blessés au fond et qui ont été mutés au jour se sont ratatinés en six mois. Restent assis sur les terrils à regarder les autres descendre. Plus on remonte du fond, plus…

LE MAIRE – La camaraderie, ça existe pas que chez les mineurs. D’ailleurs, va faire dire une messe ce dimanche en hommage aux mineurs, fera dire que les valeurs de la mine resteront pas au fond.

CORBIN – Si faut faire dire la messe pour rester solidaires... Une messe et trois chevalements pour les monuments historiques.

LE MAIRE – Une tonne de charbon d’ici coûte 130 euros à la production et 45 euros à la vente.

CORBIN – Et quand les gisements chinois auront le ventre vide, se souviendra qu’il en reste plein les fonds ici mais plus personne pour savoir creuser un puits pour l’entrée d’air et un autre pour le retour. Vont bâcler le bouveau pour tailler plus vite dans les fronts d’abattage.

LE MAIRE – Une tonne de charbon d’ici coûte 130 euros à la production et 45 euros à la vente.

CORBIN – Pour l’instant. Mais faut tenir bon. Et puis le fret est trop cher à l’exportation. D’ici quelques années, faudra retourner la terre d’ici.

LE MAIRE – Assieds-toi, Corbinsky.

CORBIN – Suffit de prendre patience, Monsieur le Maire. Peut s’arranger pour les premiers temps, toujours la Caisse de secours des mineurs.

LE MAIRE – Allez remettre votre grand-mère au criblage pour évacuer les cailloux du charbon à la main, Corbinsky ?

CORBIN – Travaillé dans des dressants à 90 degrés, peux me serrer le ceinturon quelques mois. Pas un problème.

LE MAIRE – Je comprends votre nostalgie mon vieux mais le monde tourne. Et puis qu’est-ce que vous regrettez ? Les éboulements ? Les accidents ? Les coups de grisou ? De plus faire comme nos grands-pères ? Mais nos grands-pères, ils rêvaient que d’une chose, c’est qu’on n’aille pas au charbon. Tiens, ressers-toi. Et puis ressers-moi, aussi.

CORBIN – Pas de la nostalgie, Monsieur le Maire. La nostalgie, c’est le regret de ce qu’on n’a jamais connu.

M. M