A peine heureux de m’épiler les poils du torse, que mon bordel se ramène, avec son amas de débris, qui me remplissent la caboche, comme une marée de clichés impersonnels, à plus reconnaître mon histoire, la mienne ou celle de tous. Ce merdier qui est censé me construire n’est qu’un cumul de banalités écoeurantes. A l’heure de la grande fouille mnésique, j’ai beau gratter, poncer cette mémoire morcelée, je récolte des marques, des pubs, à peine des odeurs. A chercher mon vécu je trouve un clip. Que les généticiens, adeptes du « Chacun est un être singulier », viennent tremper leur nez boutonneux dans mon tiroir, dans mon acquis, conquérant de vide, je suis un amas de chair sans saveur, si ce n’est de yaourt fluo, de malabar acidulé, de speakerine mielleuse du 20h et de mièvrerie du 21h. Signe distinctif d’une tranche d’âge herzienne, la médiocrité câblée. Une coupe de foot, un vaisseau spatial intersidéral, une guerre des américains, une finale de tennis, un mur cassé, des seins, des dates, un âge, une classe. Des images échouées les unes et les autres, sur, contre, à travers, celles vraies emboîtées aux fausses, des tâches télé gangrènent mon récit. Bientôt, comme mes congénères, je me trémousserai de génériques en dessins animés, dans cette grappe de perdus qui se titille le gloubiboulga, entre clones gringalets, faute de madeleine. Non content d’être un signe de reconnaissance, se trouver dans le poste est mon sublime, l’ascendance, ce qui convient, vers quoi je tends, tant pis pour la profondeur, celle d’un canon à électrons suffit, le rien reconnu par tous. Me voilà un puéril décideur, un embryon à gamètes, soucieux, ennuyeux, prudent, calé, révérencieux. Mes séquelles sont profondes, mes fondations sont termitées, ma charpente vermoulue dérive vers un vide sanitaire. Les édulcorants visuels m’agressent, engraissant ma télé couleur, au point de dégueuler sa mire sur mon canapé niche. Je suis un zapping de restes, d’épluchures laissées par les archéo-babs, des miettes de politiques, des peaux mortes de religion. « Par contre, tu as à ta disposition de l’informatique qui communique très vite et CNN, à volonté. Allez démerdes toi ». En avant pour le défi, j’adopte le moule de l’adulte à moitié sevré, un peu boiteux du côté de la mémoire, de l’avenir également, et aux fantasmes rougissant pour le télévisuel. A peine heureux du choix, entre le poste et quoi ? La vraie culture ? La connaissance des principes, princeps, paradigmes, théorèmes, théories, références ? Parade ! Des outils pour écraser. La vraie culture, celle des pompeux, pour s’imposer, l’épate de salon, des couches et des couches, qui gave les silences de surplus, encore non merci. Tant pis, il me reste, malgré la gangrène par la tambouille communicante, deux souvenirs qui semblent tout de même à moi, un chien voltigeant sur des moutons et une caravane carbonisée.
Clip : un troupeau de moutons sur un pont en pierres, avec un chien noir grimpant sur leur dos. Une nappe blanche couvrant toute la route, le pont. Je vois ce troupeau immobilisant notre roulotte. Une gerbe entourant le cheval. Une coulée de laine nous fossilisant dans mon récit. Cela devait être beau. Mais est-ce ça qui marque ? L’esthétique imprime le souvenir ? Emerveillé par le tableau ? J’en doute. Non, l’extase n’est jamais imprimée. Les odeurs, les sensations tactiles oui, elles sont gravées mais pas le frisson du beau. La joie ne s’inscrit nulle part. Entre les traumatismes effacés, pour survivre paraît-il, et le bonheur envolé, étrange équilibre des souvenirs, entre deux pôles. Pourquoi cette image là ? Frappé par la rage du père, par la peur d’être étouffé, ensevelis par la nappe ? Ou par le chien ? Un chien de berger vicelard. Une teigne, forgée au contact de l’homme. Les cabots les plus hargneux, ceux moulés par l’homme. Les plus attachés à l’être supérieur, ces tiques, les plus pédants. A côtoyer l’homme, ils pètent plus haut que leur trou. L’esclave parfait. Saigné à blanc par les brimades, canidés ou sapiens finissent mordant. Les faiblesses du chien de garde, du larbin, identiques à celles du maître. Déchiquetant des jarrets. Zélés, ils torturent. Des initiatives comblant le patron. La méchanceté, sublime acte d’allégeance. Ça mérite bien quelques élans de générosité : caresse, bouffe, promotion, prime. Ses cabots sautent de dos en dos, humiliant la masse des laineux. Des affreux, tous dégoulinants, plus baveux que les moutons eux-mêmes. Image usée du mouton flanchant, dès le départ il capitule, ne se sentant pas à sa place, il ne tente rien, il croule, coule vers le confortable désespoir de l’opprimé, plutôt qu’approfondir les plaies, comme un vieux immigré qui ne soutient pas le regard, qui se voûte pour paraître moins grand, que ses deux pommes véreuses, qui s’excuse d’être là, sous les crocs, on lui a bien appris, pour les gamins c’est pas pareil, faut approfondir les plaies, la peau s’est épaissie de générations en générations, faut revoir la stratégie, les plans d’urbanisation et autres coupes jarrets. A l’époque, je vois bien mon père échanger des secrets d’humiliation avec le clebs. « Et toi là-bas, viens voir là charogne ! Négliges pas les caresses, le clebs. Essayes le mordant après une caresse, alterne, ça accroche le mouton, ça le lie, dépendant il retarde sa contestation, ça prolonge la relation. Viens là, fils, raconte-lui. » Ouais, c’est bien ça. Mais, ne te trompes pas papa, pas de dupe, sous la dermite, sous les bourres odieuses, ton handicap est connu, ton âme mutilée, l’autisme qui ronge, les sentiments censurés, les émotions tétraplégiques. Ah non, pleure pas maintenant, pleurniche pas, balance pas de la culpabilité sur tout le reste, y a pas de raison, c’est du gros commun, du père-fils comme c’est écrit, les non-dits, les dits pas assez, les maladresses, même dans le silence, ne t’écroule pas, pas tout de suite, sans cabot y a plus de mouton, je ne suis plus rien, y a pire que les blancs, que les griffes pour caresser, que les coups de dents pour embrasser, y a les regrets, y a les chiens errants, traînards, usés, qui pignent, tombent des yeux, frôle les jours et les années, du pied au plomb dans le cul, reste emmuré, gorgé d’amour, plein ta gueule d’émotions, au milieu coule ta rivière, trahie par tes lèvres, tremblantes, d’humidité, que j’embrasse, je mords, je retrouve dans ta bave le goût de mon sang, dans mes rêves, crois-moi je déguste mes rêves. Maintenant que t’es perdu dans ta quête de l’équilibre, que l’impulsion est plate, laisses mes rêves tranquille, restes hargneux, ne te travesti pas, j’ai trop peur de ne plus occuper mes rêves.
Clip : une caravane isolée, entièrement brûlée sur une aire de repos. Je me rappelle les objets du quotidien vieilli en deux secondes par le feu. La fin d’une vie, la naissance d’une nouvelle, toute cramoisie. Naissance par le chaos. La fin d’un récit. Maintenant comme une boîte noire, un vivier d’histoires. Une passoire métallique, une chaise, une trousse de toilette, un blaireau au manche noirci mais aux poils doux. Je me rappelle une terreur séductrice, face à cette épave cramée. La vie de ces objets, vidée, épuisée, essoré. Leur premier récit éméché. Attiré par ce foyer de mystères, surtout par l’un. Celui qui me terrorise encore, à ce jour. Un cadavre que mes parents ont caché, je l’ai toujours su. Un corps rétréci, recroquevillé, tout séché par la flamme. Effacé de l’image à la caravane et de mon image, pour me protéger de l’horreur, celle qui ne les avait pas épargné, eux. Leur visage porté les entailles du choc. De la rencontre avec toutes les vies vidées, la mort. Les traces faciales du tabou, de l’interdit, la case cachée, celle que les enfants reniflent sous l’identité maladroite des adultes. Un soupçon dont j’étais la cause, je l’étais forcément, la source du remords. Ils s’étaient salis les mains pour moi. Une seule explication, j’avais tué ! Le corps avait été enseveli par mes parents. Un meurtrier, une honte, un poids que les géniteurs portaient douloureusement. Un fardeau qu’il fallait malgré tout protéger. L’écarter de ses pulsions assassines. L’accompagner en espérant que l’incendie ne revienne pas. L’apaiser chaque seconde et attendre qu’un jour il s’éteigne. Mais les brûlures témoignent des atrocités. Notre récit se ponctue de celles-ci. Alors comment les oublier ? Le nombrilisme épargne chacun de nous. Se raconter que les choses dépendent de nous sauve les meubles. Notre parcours fait de nos actes est le plus souvent une impasse sombre. Comment être sûr de ne pas avoir déjà tué, violé, déclenché des guerres ? Tout le dégueulis de nos pensées prend bien matière quelque part ? Se passer sur le visage le blaireau d’un homme mort n’est-ce pas un vol de papillon ? Celui qui peut déclencher un ouragan quelque part ? A peine heureux de me raser le menton que j’essaie le blaireau, mais les poils sont piquants, irritants, rugueux comme des remords.

A. D