C’est
triste à dire. Mais de toute évidence. Je suis en train
de perdre la tête.
Tout ça à cause d’une pauvre histoire. D’un
truc qui n’en valait pas la peine. J’étais au chômage
depuis longtemps. Comme l’inactivité tue l’esprit,
j’avais décidé de me trouver un semblant d’occupation.
Je m’étais laborieusement téléporté
jusqu’au bar louche du coin. On n’avait pas tardé
à me brancher. J’écoutais tout. Même les plans
les plus foireux. Une noisette ou une bière contre un peu d’écoute,
ça me convenait. Puis le mec du syndicat s’est pointé.
On avait besoin de types comme moi. « Des militants, tu comprends
? » Sûr que je comprenais. J’avais peut être
perdu pied dans la société, mais j’avais encore
toute ma tête. J’avoue, militer, ça me botte. Ca
faisait un bail que je rêvais de rejoindre une assoce engagée.
Attention, pas une assoce à la noix. Pas le genre utopiste fourmillant
d’adolescents à la ramasse. Non. Une assoce réaliste.
Economique. Qui palpe le réel. Style ATTAC. Mais bon, dans l’immédiat,
je ne voyais pas comment la taxe Tobin allait changer ma vie.
Le boulot n’avait rien de palpitant. Je risquais pas de me faire
un nom dans le milieu. Le type du syndicat m’a fait miroiter un
max de thunes. Toute peine mérite salaire, et il en allait de
la survie de mon esprit. J’ai accepté l’offre et
rejoint l’assoce. Association de malfaiteurs. Si tu te loupes,
t’en prends pour au moins dix ans. Alors l’un dans l’autre
c’était un engagement qui en valait un autre. 35 heures,
n’est-ce pas ? t’en prends pour 40 ans.
Je devais emballer la fille d’un banquier. Mes collègues
se chargeraient ensuite du papa. De ses coffres. Avec ma gueule et des
fringues classes, je n’ai eu aucun mal avec la demoiselle. Toujours
eu beaucoup de succès avec les femmes. Il paraît que j’ai
un grain. Que je suis un peu fêlé. Elles aiment bien ce
genre-là. Evidemment, à un moment, il faudra bien que
je lui dise, que tout ça c’était du flan. Que je
jouais la comédie. Que tout ce que j’avais pu lui dire.
Tout ce que j’avais pu faire. C’était du bidon. Que
je n’éprouve rien pour elle. Que tout ça c’est
à cause de son papa. De ses coffres. Quand elle saura la vérité,
sûr que ça lui fera une peine terrible. Que ça lui
brisera le cœur. Elle aura des mots horribles. Blessants. Coupants
comme des tessons de bouteille. Je la laisserai dire. Le salaud c’est
moi dans l’affaire. Qu’elle fasse attention tout de même
! Faut pas trop me chercher non plus. Je n’ai pas toute ma tête.
Mais bon, elle a beau être jolie, bien embrasser, un peu de plaisir
ne fait pas le bonheur. Avec le paquet que je vais toucher, je pourrai
m’offrir le luxe de tomber amoureux.
Le hic. Je l’avais tellement bien emballée. Eh bien, la
fille à papa. Momie en Albal. En ouvrant le coffre de ma bagnole.
Elle avait passé l’arme à gauche. Respiration coupée.
Cœur paniqué. Brisé. Elle ne manquait pas d’air
de me lâcher maintenant. La poisse. Ma carrière ne risquait
pas de décoller. Le style de nana qui a toujours eu tout cuit-rôti
dans la bouche. Qui n’imagine même pas que les autres peuvent
avoir des soucis. Ah, ça, pour m’envoyer des baisers humides
à travers le film plastique alimentaire. Cligner des yeux. Championne
! Egoïste. Reine des connes. Je lui en voulais vraiment de me faire
ça maintenant. Si prêt du but. Je n’avais qu’à
l’emballer. Attendre que mes collègues s’occupent
du papa. De ses coffres. Que le blé tombe. Qu’il pleuve
des billets de banque. Craqué. J’ai craqué. Elle
me faisait de la peine. Je la détestais pour ça. Pour
tout.
J’ai téléphoné au papa. Petite vengeance
personnelle. Je lui ai tout dit. Tout. Que c’était de sa
faute. A lui. A elle. Leur faute. La mienne. La survie de mon esprit.
Les mouvements de capitaux. La taxe Tobin. Je lui ai indiqué
comment la retrouver.
J’espérais qu’il viendrait seul. Qu’il commettrait
cette folie. Que la peine, la douleur, lui ferait oublier la prudence
la plus élémentaire. Je lui sauterai dessus et m’occuperai
moi-même de ses coffres.
Il est venu tout seul. Mais comment j’aurais pu imaginer que le
papa n’était pas un banquier traditionnel. J’avais
cru qu’il s’agissait d’un type du Crédit Agricole.
Mielleux. Terne. Translucide. Enfin un type du genre. Ou à la
limite, un type un peu véreux. Directeur d’une banque qui
n’a pas pignon sur rue. Enfin un banquier.
Je ne pouvais pas savoir que le papa était le patron du Syndicat.
Qu’il allait réagir aussi mal. Qu’il allait me prendre
la tête. Un fou-furieux.
Lui expliquer ma version des choses. M’excuser. Rien. Il n’a
rien voulu entendre. Jamais vu quelqu’un d’aussi têtu.
Borné. J’ai pourtant essayé de lui dire que j’étais
aussi peiné que lui par toute cette histoire. Que cette histoire
ne valait pas la peine d’en faire tout un plat. Que c’était
un accident. Là, j’essaie de sourire encore un peu. Je
fais des efforts vous savez. Mais bon, ça ne sert plus à
rien. Taxe Tobin ou pas, le papa a tenu lui-même à me décapiter.
R.
B