Elle dit
qu’elle est vivante. Elle prétend qu’elle va bien.
Elle étire la bouche d’un côté, puis de l’autre,
comme si ça suffisait pour construire un sourire. J’aimerais
autant qu’elle s’abstienne.
Quand je
l’ai vue la première fois, j’ai eu des mots avec
moi-même : j’ai pensé ruine, épave, et pire
encore. Je me suis trouvé dur. D’habitude, les gens, je
m’en fous : les états d’âme, ça ralentit
le traitement des dossiers, c’est écrit dans le règlement
intérieur, entre les lignes. Mais elle, quand je la regarde,
quand vraiment je me force à la dévisager, c’est
plus fort que moi : j’ai de la peine pour elle. Elle a l’air
si malheureux qu’elle mériterait d’être vieille,
il n’y a que l’âge qui pourrait la sauver, le gâtisme
comme planche de salut, bien pourrie, pour attendre la mort sans penser
à rien d’autre qu’aux fils dans la soupe et au vieux
gant râpeux qui fait la toilette du matin. C’est dire comme
elle a l’air triste.
Mais elle
n’a que quarante ans. Née le 18 avril 1964 à Pont-l’abbé,
c’est sur sa carte d’identité. Il faudra la refaire,
Madame Mallet, elle est périmée, votre carte. C’est
ce que je lui ai dit ce jour-là, quand elle m’a présenté
ses papiers. J’aurais pu la renvoyer, les consignes sont claires
: il faut des documents à jour, c’est écrit là,
là et là, voyez vous-même.
Je n’ai pas osé. J’ai eu peur que ça vienne
comme un parpaing de plus sur ceux qui l’écrasaient déjà.
Le coup de grâce. Elle serait tombée juste devant mon guichet,
mince comme une feuille de papier pelure, à peine plus lourde.
Juste avant les ennuis, consigne ou pas : pour peu que les traits de
son visage soient restés déchiffrables, on m’aurait
accusé d’abus de pouvoir, de torture morale, d’ajout
délibéré de l’exacte goutte d’eau qui
fait déborder tout ce qu’il y a de liquide dans un être
humain. Madame Mallet, outre son absence d’épaisseur, je
l’imagine sang et larmes répandus dans le hall d’accueil,
des litres de désespoir rosé léchant les chevilles
des autres quémandeurs, et pour finir un suicide collectif dont
je serais à la fois l’initiateur et la première
victime…
Je me suis
demandé, peu après la première image de Madame
Mallet, s’il arrivait à cette femme de se regarder dans
un miroir : je la voyais se dévisager un matin et découvrir
dans ses traits les premières traces de mélancolie. Voilà
qui l’attriste, elle tourne le dos à son reflet et n’y
revient que le lendemain ; là, plus abattu encore de s’être
vue peiné la veille, le reflet se ternit davantage, et elle repart,
pauvre Madame Mallet, éplorée pour le compte, le front
figé dans la douleur des questions sans réponse, les paupières
à demi baissées sur un accablant secret, les mâchoires
crispées sans relâche, la bouche presque immobile à
force de ne servir que pour les exercices de survie… Plus accablée
de jour en jour, jusqu’à ce qu’elle renonce au miroir.
Mais trop tard, le mal est fait.
Je voulais seulement savoir lequel de nos tracas ordinaires avait déclenché
ce séisme d’une telle magnitude qu’il arrive à
m’atteindre, moi, cet intouchable moi que je croyais construit
pour encaisser le malheur des autres sans vaciller.
Alors je lui ai demandé Ça va ? Tout bas, évidemment.
Elle a répondu Oui sèchement, avec cette grimace de droite
à gauche, et c’était encore plus triste : j’ai
eu l’impression de lui avoir demandé des nouvelles d’un
proche décédé la veille après une longue
période de rémission, je n’avais jamais rien vu
d’aussi sinistre. Je me suis plongé dans son dossier, j’ai
étudié son cas qui n’était guère différent
des autres : licenciement économique après quatre ans
chez le même fa briquant de photocopieurs, ouverture de droits
pour 23 mois d’indemnisation, calcul du montant des versements.
Résultat au dessus de mes espérances : Madame Mallet a
largement de quoi vivre.
Je lui annonce la nouvelle avec des accents de triomphe, je suis le
porte-drapeau de sa survie, de son bien-être retrouvé.
Finis les grimaces et le poids du marasme, je vais vous tricoter un
vrai sourire et les fossettes qui vont avec. Allons, Madame Mallet,
écoutez un peu ça !
Elle n’a pas cillé.
Je répète le chiffre, pour voir, et même : j’additionne
les taux horaires, je convertis en mensuel, je lui offre du net, j’ose
l’estimation d’un loyer, des charges domestiques, je sais
qu’elle est célibataire et sans enfant ; et puis comme
elle reste muette et pitoyable, j’explore la face cachée
: je me hasarde à lui deviner quelques dettes, je vais jusqu’à
lancer des montants au hasard, j’évoque la dette de jeu,
d’honneur ; la faillite personnelle.
Elle fait
non de la tête, non, non, et toujours non, et soudain je ne vois
plus son visage, caché par ses cheveux qu’elle ramène
sur ses joues d’un coup las de la main.
Enfin,
Madame Mallet, c’est une excellente allocation !
Ce n’est plus du triomphe que j’entends dans ma voix, mais
la fausse note d’un sanglot prolongé. Et elle en face qui
se tortille, mal à l’aise en plus d’être désespérée,
mais muette et quasi morte.
Pour un peu, j’en pleurerais vraiment, et tant pis pour les états
d’âme, maintenant c’est mon cœur qui parle, qui
marmonne Pauvre femme, achève-la, dis-lui qu’elle n’a
même pas droit au RMI, que son cas est intraitable, que la fin
du monde est imminente ; au besoin plante-lui ton stylo entre les clavicules,
défonce ce crâne obtus et malheureux avec le code du travail
ou celui des derniers outrages…
Je suis tenté.
Madame
Mallet, s’il vous plaît, dites-moi…comment puis-je
vous aider, vous semblez tellement, tellement… ?
J’ai haussé le ton et laissé ma phrase en suspens,
je distingue du coin de l’œil mes collègues, aux guichets
voisins, qui se tournent vers moi dans un élan commun de réprobation.
Madame Mallet, pendant ce temps, n’a pas décroché
un mot de plus que ce Non qu’elle continue de m’infliger
à coups de tête, cette tête modelée dans le
tourment, façonnée dans la désolation la plus brutale.
Le désespoir l’enveloppe tout entière, je le vois
à la façon qu’ont ses épaules de s’affaisser
soudain, ensemble, entraînant vers le sol son buste, ses bras,
et tout son corps avec. J’anticipe de quelques secondes, une minute
tout au plus, et la voici étendue à mes pieds : Madame
Mallet, gisant dans mon esprit, est une personne à terre, presque
en terre, finissez de la recouvrir, voilez donc cette face que je ne
veux plus voir, et dans le même mouvement la peine qui la coagule…
À
l’instant précis où j’allais connaître
le désespoir, la main nerveuse de Madame Mallet me tend une page
arrachée d’un carnet, sur laquelle elle a griffonné,
d’une écriture acerbe :
Arrêtez de me harceler, je vais très bien.
Je souffre seulement d’une paralysie faciale temporaire.
Je tousse
trop fort. Je m’étrangle. Je pleure. Elle me fixe sous
son masque grotesque. Arrogante.
Madame
Mallet, nous allons reprendre ce dossier… Carte d’identité,
s’il vous plaît.
E. U