-Vous savez,
je ne l’ai pas vraiment fait exprès…
- C’est pas une ligne de défense qui tiendra la route.
- Vous proposez quoi alors, un 4-4-2 peut être ?
- J’y connais rien en foot, je suis plus branché tennis.
Et en plus c’est pas le sujet. Je dis simplement que comme ligne
de défense, « je ne l’ai pas vraiment fait exprès
» ça tient de la ligne Maginot judiciaire face à
l’armée allemande de l’avocat général.
- Vous avez répété ?
- Non, y a peut être de l’écho.
- Je veux dire votre réplique là, sur la ligne Maginot,
l’armée, tout ça, vous l’avez répété
ou c’est venu comme ça ?
- Je suis avocat, j’ai une certaine éloquence naturelle.
Je ne m’en rends même plus compte.
- C’est exactement ce que je voulais vous faire dire. Moi mon
problème c’est que j’ai une éloquence naturelle
à dézinguer les gens. Je ne m’en rends même
plus compte.
- Je veux bien vous croire, mais on ne vide pas un chargeur de 11,43
dans le buffet d’un gus en pensant à sa liste de course.
- Il s’appelait pas Gus mais Greg et je visais l’armoire,
pas le buffet.
- Ho vous me fatiguez. De tout façon vous avez déjà
été condamné par contumace à la chaise électrique,
alors je ne vois vraiment pas ce que je fais là. Et ne me demandez
pas qui est contumace parce que je vous jure que je vous en mets une.
- En fait c’est pour ça que je vous ai fait venir. Pas
pour vous demander qui c’est contumace, ça je le sais,
je lis les journaux comme tout le monde. Non, ce que je voulais savoir,
c’est s’il n’y avait pas comme un problème
technique à condamner les gens à mort avant même
qu’ils n’aient tué qui que ce soit ?
- Pas vraiment en fait. Techniquement, vous avez bien fini par descendre
quelqu’un non ?
- Oui, mais je vous ai expliqué que c’était un accident.
Juste le jour où j’ai reçu ma condamnation par la
poste, j’ai voulu me défouler un peu. Je me suis rendu
chez mon voisin. Je l’aimais pas trop mon voisin. A cause qu’il
envoyait toujours des balles de tennis sur mon mobilier de jardin. Je
suis entré chez lui…
- Par effraction entre nous…
- Non, par la fenêtre en alu, mais c’est pas l’important.
Je me suis dit que j’allais lui rendre balle pour balle contre
ses meubles. J’ai tiré et ce crétin était
au beau milieu.
- C’était chez lui, il avait le droit d’être
au beau milieu.
- Oui, hé ben moi j’avais droit à un crédit
gratuit pour un meurtre, alors un partout la balle au centre !
- C’est pas comme ça que ça marche. C’est
un peu comme un permis à point. Sauf qu’au lieu d’avoir
un crédit d’infractions, vous avez directement un crédit
de condamnation. Ca va beaucoup plus vite. Votre numéro de téléphone
est choisi au hasard dans l’annuaire, on vous juge, on vous condamne,
et c’est fini. On a commencé avec le permis de conduire
et l’expérience a été fructueuse. On prenait
un conducteur sur deux, on lui retirait directement son permis le jour
où il l’obtenait, et on le foutait en taule pour conduite
en état d’ivresse. Résultat, moins 180% de morts
sur la route.
- Ca n’a pas foutu en l’air le secteur automobile ?
- Pensez vous ! Peugeot Citroën est devenu le premier constructeur
de prison de France, ils s’en sont très bien sortis. Vous
savez, on est au 21ème siècle, l’avenir c’est
aujourd’hui, pas demain. En vous condamnant à priori, et non à
posteriori, on gagne tous un temps considérable. De plus, c’est
on ne peut plus égalitaire puisque tout est entièrement
basé sur le hasard ! Regardez, moi par exemple, j’ai pris
18 mois avec sursis pour violence conjugale. Hé bien le jour
où j’ai reçu ma condamnation, ça m’a
tellement énervé que je me suis vengé sur ma femme.
Je l’ai amoché pour l’équivalent de 2 ans
fermes. Vous voyez, l’un dans l’autre je suis gagnant.
- Mais on pourrait pas me réinsérer à priori aussi
?
- Vous habitiez où quand vous avez été condamné
?
- En région parisienne.
- Alors non, les réinsertions se font aussi sur la base du numéro
de téléphone. Avec l’indicatif 01, on prend toujours
le maximum.
- Ca va faire de la peine à ma famille que je meure vous savez.
- Vous croyez que ça ne lui a pas fait de la peine à Greg
quand vous lui avez tiré dessus à de multiples reprises,
à l’aide d’une arme à répétition
et ce sans aucune raison valable ?
- Je sais pas, il est mort tout de suite. Je pourrais pas avoir une
peine de prison à la place de l’électrocuisson ?
- Non, les peines ne sont ni échangées, ni remboursées.
On s’en sortirait pas.
- Ca c’est sûr que je vais pas m’en sortir.
- Pourquoi vous m’avez fait venir en fait, vu que malgré
mon talent considérable à parler avec emphase vous avez
déjà été condamné ?
- C’est qui emphase, votre ami imaginaire ?
- Vous êtes drôle quand vous ne tuez pas des gens.
- Je voudrais qu’on répète.
- Qu’on répète quoi ?
- Mon éléctrocutionage. C’est la première
fois pour moi, alors si on pouvait répéter un peu, les
derniers mots, tout ça…
- Vous voulez que je fasse quoi ?
- Gitzit.
- Pardon ?
- Je m’assois, je prononce mes derniers mots et vous vous faites
« gitzit » pour que je m’habitue au bruit.
- D’accord.
- Je pensais à « Maudit soyez vous tous, je reviendrais
me venger par delà les enfers et mon courroux sera intraduisible
! »
- Gitzit.
- J’avais pas fini.
- C’était pas la peine de continuer.
- Pas la peine ?
- Pas la peine. Laissez tomber le folklore, contentez vous de l’essentiel.
- On recommence : je m’assois et…
- Gitzit.
- Mais…
- Gzzzzzzzzzzzzzzz
- Enfin...
- Croyez moi, vous serez décédé avant même
la fin du premier gitzit. Maintenant si vous voulez bien m’excuser,
j’ai un autre client à voir. Il a été condamné
pour coups et blessures et il tient à me casser la gueule, histoire
de ne pas partir pour rien.
- Je peux vous poser une question ?
- Allez y.
- Vous n’êtes pas vraiment avocat ?
- En fait j’ai été rayé préventivement
du barreau le jour où j’ai obtenu mon diplôme. Vous
êtes la preuve vivante que c’était la bonne décision.
- Vivante…
- Disons que vous êtes la preuve pas encore cuite que c’était
la bonne décision. D’autres questions ?
- Une dernière. L’électrocutionement, ça
fait mal ?
- A peine…
R.P.