Après une année de galère et de petits boulots minables dans la Capitale, j’avais décidé de descendre dans le sud, histoire de me payer moi aussi ma tranche de soleil estival. J'avais besoin de changement. De mouvement. Me convaincre surtout que la chance serait au rendez-vous. Ici, je n'arrivais à rien. Manque d'expérience. Toujours le même refrain. Deux ans minimum. Là-bas, comme disait la chanson, "les oliviers sont bleus ma p'tite Lisette" et le pognon pousserait sûrement pas trop loin de Saint-Paul de Vence. J'en était sûr.
Comme j'étais sans un, j'ai opté pour la bagnole. Celle des autres. Auto-stop et sac au dos. Partis de la Porte d’Italie en milieu d’après-midi, je me suis retrouvé abandonné à la sortie de Lyon vers une heure du matin. Les rares voitures qui surgissaient d’un faux plat, filaient plein gaz sans même m'apercevoir dans la nuit. Même pour le stop, je manquais d'expérience. Sans trop y croire, je m’installai sous un lampadaire, près d’un feu tricolore. Le sac à dos au repos.
Deux gros phares finirent par surgir du bon côté de la route. J'entendis une reprise de vitesse, le ronflement d'un moteur de camion fatigué, le crissement dodécaphonique des plaquettes de freins usées et finalement un curieux bruit de ferraille quand ce monstre s'arrêta au feu rouge. C’était un bahut bringuebalant, tout droit sortie du Salaire de la peur, le film avec Yves Montand et Charles Vanel. Un trente tonnes poussiéreux : remorque bâchée, capot cabossé et calandre maintenue par des sandows. Le chauffeur me fit signe de monter.
Dans la cabine ce qui sautait d’abord aux narines c’était une improbable odeur d’eau de Cologne. Un invraisemblable bric-à-brac encombrait le tableau de bord et la banquette. On y trouvait pêle-mêle, restes de sandwich, cannettes vides, emballages divers, cartes routières, paquets de clopes, fringues, une revue de cul aux pages froissées. Le tapis de sol disparaissait sous le même bordel, avec en plus deux grosses caisses à outils métalliques. Faute de place, je posai mes pieds sur l’une d’elles ce qui fit tiquer le chauffeur. C’était un jeune type, le cheveu court et blond, l’air sympathique malgré des yeux marqués par la fatigue. "Fais gaffe, elles sont fragiles", me dit-il, avant d’ajouter en souriant : « Mais non, je déconne ! »
Quand le feu passa au vert, il appuya à fond sur l’accélérateur remplissant la cabine d’un bruit assourdissant. Tout se mit à trembler là dedans. Il désespérait, me dit-il, de trouver un auto-stoppeur pour faire le brin de causette jusqu’à Avignon. Il était mort de fatigue et craignait de s’endormir au volant. Même le café ne faisait plus effet. Non, il n’y avait que l’eau de Cologne, et encore… Devant mon regard interrogateur il saisit un gant de toilette humide dans une boite en plastique et s’en frictionna énergiquement le visage. Une odeur écœurante se répandit dans la cabine. L’eau de Cologne, m’expliqua-t-il, lui brûlait le visage et l’empêchait de s’endormir…
Toutes les vingt bornes, on s'arrêtait quand même dans une station-service pour la pause café. Puis, on reprenait la route où on se traînait sur la file de droite. Jean-Luc, c’est comme ça qu’il s’appelait, me raconta qu’il était dans le fruit. Cinq mois par an, il faisait la navette entre Avignon et Dijon. Chargeant d’un côté pêches, brugnons, melons, abricots qu’il revendait de l’autre côté à des intermédiaires travaillant sur les marchés. Transactions en liquide histoire d’éviter la paperasse. Il n’arrêtait pas, jour et nuit, toujours le même circuit, sept jours sur sept. Ne dormant que quelques heures lors des chargements et déchargements. Une vie de fou mais hyper rentable. Les seuls frais consistaient à remplacer les bahuts tous les deux, trois ans. Des épaves qu’il achetait trois fois rien et qu’il bricolait avec son frère. Une bonne petite affaire familiale quoi.
Il bailla à s'en décrocher la mâchoire. Alors j’ai parlé, racontant ma vie parisienne de travailleur précaire, de ces putains d'années d'expérience qui me faisaient défaut, de mes projets d’avenir, enfin rien de bien passionnant. Il ne posa aucune question, se contentant de hocher la tête. Sans même que j'y prenne garde, le camion se déporta légèrement sur la gauche. Le mouvement s’accentua et l’on mordit sur les lignes blanches. Jean-Luc ne réagissait pas… Je réalisai alors qu’il dormait ; qu’il dormait les yeux ouverts !
On évita de justesse la rambarde de sécurité. Le bahut zigzagua avant de stopper en catastrophe sur la bande d'arrêt d'urgence. Jean-Luc eut recours à l’eau de Cologne. Et moi, je pris réellement conscience de son état de fatigue. C'est comme ça que j'ai eu cette idée. Conduire à sa place, au moins jusqu'au prochain relais autoroute. Il pourrait pioncer tranquille et moi trouver plus facilement un autre tacot. C'est sûr, j'avais pas de permis poids lourd mais je promis la prudence. Et puis là, j'avais un peu d'expérience. Trois mois comme chauffeur livreur. En simple fourgonnette, il est vrai. Il a hésité pour la forme avant de se laisser tenter par la couchette. "Je m'allonge, dit-il, mais je garde un œil sur toi !"
Tu parles ! Trente secondes plus tard, il ronflait et moi je conduisais un trente tonnes ! Pas un chat sur la route, alors j'ai accéléré en douceur. J’me suis fait mon film… La chaleur moite de la nuit, la nitroglycérine à l’arrière, j’étais Yves Montand et Charles Vanel, salement amoché, roupillait sur la couchette. Du coup, j’ai loupé la sortie pour la station service. Pas grave, la prochaine n’était qu'à vingt bornes.
J’en ai laissé passer trois avant que Jean-Luc se réveille en sursaut et en gueulant : « ma caisse ! ». Et là tout c’est gâté. Il était de mauvais poils. En voulant descendre de la couchette ses pieds ont heurté mes épaules. J’ai perdu le contrôle du camion et lui l’équilibre. On est allé à gauche, à droite avant de verser dans le fossé. Ho ! rien de bien méchant pour le camion, mais Jean-Luc, lui, s’était pas loupé. Sa tête avait violemment heurté l’une des caisses à outils. Il ne bougeait plus. De l’autre caisse, à moitié ouverte, dépassait ce que je pris d’abord pour de vieux chiffons. Mais à la lueur de mon briquet je constatai qu’il s’agissait de billets de banque ! Des tas de billets. Qu’est-ce que vous auriez fait à ma place ?
J’ai bourré mon sac à dos comme une tirelire mais il y en avait trop et pas question d’abandonner mes slips près d’un macchabée. Finalement, j’ai pris la caisse à outils avec moi. Quelques minutes plus tard, je trottinais de l’autre côté de l’autoroute, direction Paris. Je ne voulais pas faire de stop mais chargé comme j’étais, on s’essouffle vite, alors j’ai tendu le pousse.
Et je me suis retrouvé dans un autre camion. A peine moins pourri que celui de Jean-Luc. Le chauffeur n’arrêtait pas de reluquer la caisse à outils que j’avais gardée à mes pieds. Il trouvait ça cocasse, comme valise. Je lui rétorquai que le baise-en-ville métallique était très en vogue dans certains milieux branchés parisiens. Il me répondit que son frangin devait être branché sans le savoir car il possédait exactement la même caisse à outils dans son camion, avec le même autocollant, là, sur le dessus…
C’était vraiment pas de bol, tomber sur le frangin ! Personne ne crut à l’accident. Encore moins qu'un professionnel de la route ait pu confier le volant de son bahut à un jeunot sans expérience. J’ai écopé du maximum. Quinze ans de taule pour meurtre avec préméditation et vol d’un routier sympa. Si vous passez me voir, évitez l’eau de Cologne et les fruits frais. Et puis surtout, attendez deux ans… minimum.

D.B.