Mon ventre me fait souffrir comme une éventrée. J’exagère à peine. Je ne suis jamais allée chez un gynécologue. Ma mère m’a toujours dit que ce devait être une solution de dernière minute. Là, j’ai pris rendez-vous toute seule. Sans la prévenir. Car à la maison, on ne parle pas de ces choses là. D’ailleurs, rien que d’être ici, dans cette salle d’attente, je me sens sale et honteuse comme un clandestin.
— Mme de Saint-Farnaud ?
C’est moi. Je me lève doucement. Mes abdominaux me lancent. Je les hais, ils me font mal. Je m’assois face à elle. Son cabinet me trouble un peu. Des poèmes écrits à la main, affichés ici et là. En plus, j’ai le trac. J’ignore si c’est à moi de parler, ou si je dois attendre ses questions.
— Vous aimez la poésie ?
Sa question me trouble un peu. Je lui réponds oui, ça va, j’en ai appris à l’école, mais bon, sans plus. Je ne sais pas si je dois développer. J’espère pas, j’aurais du mal.
— " L’ennui, fruit de la morne incuriosité… "
Cette femme a le don pour troubler. J’acquiesce timidement. Elle sourit, se redresse sur sa chaise, sort quelques feuilles blanches et son stylo.
— C’est du Baudelaire. Baudelaire tout craché… Alors, Hortense… Que vous arrive-t-il ?
Je respire un bon coup. De toute façon, je suis là, je ne plus repartir. Bon. Je me jette à l’eau comme un pavé dans la marre. Je lui parle de ma famille. La noblesse, tout ça. Le poids des ancêtres. L’importance de Dieu. Une vie coupée du monde. École privée religieuse. Pas de télévision. Pas de journaux pour dévergondées. Bref, une vie dans une bulle. Une bulle divine. Mes mots sortent tout seul. Je me sens mieux. Oui, je suis chrétienne, chrétienne confirmée, jusqu’au bout. Je n’ai pas honte.
— Je ne vous reproche rien.
Je m’emporte un peu trop. Je commence à paniquer, à trembler. Je ne sais plus où j’en suis. Mon ventre me fait trop mal. Je m’excuse et me reprends. Je lui raconte tout. Mon amoureux, devenu mon petit flirt, devenu mon amour, devenu mon fiancé, devenu mon mari depuis un mois, pour le meilleur et pour le pire… Elle hoche doucement la tête comme si mon histoire pouvait l’ennuyer. J’attends une réaction de sa part, mais rien.
— Continuez.
Je lui rappelle que chez nous, enfin dans notre famille, nos familles, on fait ça, enfin ça vous voyez ce que je veux dire, pour des buts nobles, et pas comme ça, pour passer le temps. On ne fait pas l’amour, on fait des enfants. D’où notre manque…
— D’expérience ?
Oui, voilà. Elle voit où je veux en venir. Je me sens mieux.
— Et pourtant, je sais bien que les enfants ne naissent pas dans les choux !
Elle n’explose pas franchement de rire, mais son sourire me rassure. Je vais droit au but. Je lui dis qu’avec mon mari, on était parti en voyage de noces, et, pour notre Grand Soir, on a voulu faire la plus belle des choses au monde, c’est-à-dire transmettre la vie. Mais ni moi, ni lui ne savions exactement ni où, ni comment, au sens biologique du terme. Alors je l’ai laissé faire. Finalement, il a trouvé l’entrée, l’entrée la plus logique, mais ça restait fermé, bloqué comme le compte en banque d’un pauvre.
— Je ne trouve pas ça très drôle, mais allez-y, continuez.
Je m’excuse. Je reprends. Comme c’était fermé, alors il a forcé, parce qu’il paraît que c’est ce qu’il faut faire quand ça bloque, mais non, toujours pas. Il a insisté, insisté. Ça a duré des mois durant. Parfois, il allait au bout de lui-même, si voyez ce que je veux dire, enfin, ça sortait, quoi, y en avait sur mon ventre, sur les draps, mais non, toujours pas enceinte.
Alors il a de nouveau forcé. De nouveau insisté. Il y a eu un peu de sang, mais sans plus, du coup, ça a fait des croûtes.
— Des croûtes ?
Oui, des croûtes, mais le pire, c’est les bleus.
— Les bleus ?
Oui, les bleus, mes petits schtroumpfs, comme dit mon mari pour dédramatiser. Elle met son stylo dans sa bouche. Je lui rappelle qu’elle est la seule personne vers qui je peux me tourner pour ce genre de questions. Je voudrais savoir si je suis normale, si je peux transmettre la vie. Si je suis une jeune femme comme tout le monde.
— On va voir ça... Je vais vous demander de vous déshabiller, s’il vous plaît.
J’ai un peu honte de me mettre à nu, d’autant plus que ce n’est pas nécessaire. Alors je soulève mon pull, et lui montre mon nombril, avec la croûte, et les bleus, ici et là. Elle place sa main devant sa bouche, choquée comme si je venais de roter.
— C’est là qu’il a forcé ?
— Oui.
Elle tousse un peu, se passe la main sur le visage et boit un peu d’eau. Je crains ses mots comme l’enfer. J’ai peur qu’elle m’annonce ma stérilité. Elle esquisse un schéma.
— Je vais vous expliquer deux trois choses, Hortense.

J.B