M avait repéré depuis le quai les banquettes oranges aux formes rebondies. Il entra dans le wagon avec gourmandise. Les nouveaux trains de banlieue avaient des banquettes dures et plates, toutes entières conçues pour résister aux outrages, alors que dans les quelques vieilles voitures encore en circulation, on pouvait se laisser choir et s’abandonner sur des sièges doux et gonflés comme des mamelles. M était d’autant plus sensible à ce confort qu’il sentait encore, trois semaines après son accident de la route, des douleurs sournoises dans la région de ses côtes fracturées. Depuis sa sortie de l’hôpital il avait du mal à s’arracher à son statut d’infirme provisoire et restait douillet et précautionneux. A l’hôpital il s’était laissé complètement ratatiner par la douleur. A force de l’écouter, de la redouter, il s’était retiré de toutes les zones de combat : Bras, épaules, dos, cou, tout ce qui faisait mal était abandonné et se mettait à pendre du lit ou du fauteuil, flasque, informe. En quelques jours il était devenu un ectoplasme uniquement préoccupé de caler son corps en s’aidant de coussins, et n’hésitant pas, dans cette recherche de la souffrance minimale, à se complaire dans des positions franchement avachies. Une infirmière avait fini par lui en faire la remarque, le comparant à un petit vieux. Sur le moment, M avait seulement bafouillé qu’il avait moins mal ainsi, mais après le départ de l’infirmière il s’était senti un peu honteux, en pensant à ses proches qui avaient défilé dans la chambre pendant ces deux semaines. Le spectacle lamentable de ses grimaces de douleur et de son affaissement au creux du lourd fauteuil de métal avait dû ébranler la bonne opinion qu’ils avaient de lui. On ne lui connaissait pas ces tendances.

Recueilli pour sa convalescence chez sa sœur, il avait pu continuer à se tasser et à grimacer en toute tranquillité, seul dans l’appartement toute la journée. Son travail et ses collègues de bureau lui paraissaient aussi lointains qu’un navire à l’équipage duquel il n’appartiendrait plus, et il avait remis à une date indéterminée la reprise de toutes les occupations qui avaient fait de lui, jusqu’à son accident, ce que ses amis et connaissances appelaient « quelqu’un de très actif ». On l’avait souvent complimenté d’être un type à mener de front une jolie petite collection d’entreprises, de projets, alors qu’à son avis, seule une faiblesse mystérieuse et congénitale le poussait à meubler ainsi son existence d’activités aussi inutiles que le gospel, l’édition de poésie et la peinture à l’huile. Il aurait pu souhaiter qu’on le félicite de sa nouvelle capacité à rester longuement vautré sur un siège à faire des grimaces, mais se passait désormais de témoins.

Son état physique s’était amélioré. Il avait regagné son appartement. Il se déplaçait peu. Parfois il se rendait dans la cuisine ou la salle de bain, soi-disant pour se préparer un café ou pour se passer de l'eau sur la figure, mais en réalité surtout pour être un peu dépaysé après des heures de somnolence évasive sur le canapé-lit. Il ne sortait dans l’escalier de l’immeuble, puis dans la rue, que pour faire des courses alimentaires. Pour ces petits périples il gardait le long t-shirt et le pantalon de sport qui lui servaient aussi de pyjama, et mettait ses pieds nus dans ses chaussures, sans enfiler de chaussettes. Pendant les premières secondes sur le trottoir, il s’était senti vaguement mal-à-l’aise, comme si les passants avaient pu voir qu’il était en tenue de nuit, mais ils l’avaient croisé avec l’indifférence habituelle, lancés comme des locomotives, aussi inattentifs à son accoutrement qu’à sa fragilité de porcelaine.

La veille il était sorti avec un livre dans la poche et l’intention d’aller s’installer dans un bistrot, ou sur un des bancs de la grande avenue voisine, aux trottoirs larges et plantés de deux rangées de grands platanes. Par la fenêtre de sa chambre on ne distinguait rien de végétal, pas même des plantes en pot chez les voisins d’en face, mais de la lucarne de la cuisine, on apercevait qui dépassait derrière un grand mur de pierre aveugle, la cime de trois des platanes de l’avenue. Cet appel verdoyant par-dessus les pierres noircies avait secoué M de sa torpeur en lui suggérant d’aller lire sous les arbres. Au bout d’une page et demi cependant, il s’était senti incroyablement fatigué. Fatigué par ces phrases inutilement intelligentes, fatigué par les lattes du banc qui lui agaçaient les fesses et le dos, fatigué par les passants qui passaient sans cesse, l’obligeant à relever la tête tous les trois mots pour savoir à qui il avait affaire, fatigué par la demi-douzaine de collégiens qui avait pris position à quelques mètres de là autour de deux scooters qui semblaient constituer le pivot de leur existence sociale, fatigué par le bruit métallique des voitures sur l’avenue, fatigué par la façon inexorable dont tout le décor de cette fin d’après-midi, depuis les branches des arbres jusqu’aux façades d’en face, s’imprégnait d’obscurité. Il avait regagné son studio le cœur lourd. Il n’irait plus lire à l’extérieur. Il n’y retrouvait plus le plaisir d’autrefois, mais en sortait abruti et cafardeux comme après une sieste qui a englouti la journée. La station prolongée en compagnie d’une livre usait ces endroits, qui avaient d’abord semblé pleins de fraîcheur et d’intimité, jusqu’à n’être plus que des lieux de solitude où le temps s’écoule sans joie ni espoir. Le charme du banc le plus bucolique, du café le plus vivant, s’épuisait en quelques minutes et derrière, le monde était vide et l’avait toujours été.

M se cala sur la banquette orange et ferma les yeux. Il avait accepté une invitation à déjeuner chez sa sœur, avec laquelle il avait passé tout l’après-midi, et rentrait chez lui. Après des semaines hors du monde des transports collectifs, il retrouvait l’intérieur d’un wagon de banlieue. Les portes claquèrent, éteignant les bruits extérieurs et donnant brièvement conscience d’être enfermé avec d’autres dans un lieu clos. Le train s’ébranla doucement. M rouvrit les yeux pour observer ses compagnons de voyage. La belle fille du wagon était là. Aujourd’hui, une brune. Nez retroussé et minuscule. Cuisses et fesses moulées dans un pantalon moulant. Seins hauts, moulés dans un t-shirt moulant. Visage lisse, moulé dans une peau moulante. M pensa à un cheval de cavalerie, harnaché pour la parade. D’une absence de sourire elle repoussait les regards. Ceux d’un type un peu rondouillard en complet veston chiffonné et à tête de tortue. Ceux d’un ouvrier de chantier au bleu de travail et aux mains maculés de traces de ciment. Ceux d’M. Elle attendait pour se rendre accessible l’apparition d’un être mâle appartenant comme elle à l’Olympe. Mais aucun des premiers arrêts en gare n’apporta de changement notoire dans le wagon, qui restait jonché d’individus sans importance plastique. La déesse sortit de son sac un magazine dont elle tourna les pages en se mouillant les doigts. Elle tournait les pages à un rythme soutenu, comme quelqu’un qui cherche quelque chose dans un annuaire. Un monsieur âgé assis à coté d’elle lisait un roman avec lenteur et sans mouiller ses doigts. Il ne parut pas troublé par le feuilletage rageur et méthodique de sa voisine à l’œil photographique. M se désintéressa de la fille. Il pensa à sa compagne. Sortie indemne de l’accident, elle était passée voir M à l’hôpital presque tous les jours, puis, au bout d’une semaine, était partie en Italie avec une amie. Un voyage prévu depuis longtemps. Elle appelait peu. M n’appelait pas du tout. Le sentiment amoureux entre eux était comme un savon qui s’amenuise insensiblement, jusqu’à se réduire un jour à une portion si modeste qu’il n’y a plus qu’à le jeter, sans l’avoir usé tout à fait. M fit une grimace. Au fond de lui traînait ce petit bout d’amour usé, à la fois mort et immortel. Il regarda défiler le paysage. Sa compagne avait prolongé de deux semaines son séjour en Italie. Et le médecin lui avait donné un mois d’arrêt maladie supplémentaire. Son armature osseuse restait douloureuse, mais la banquette amortissait les chocs. Il s’affala un peu plus pour laisser reposer sa tête contre le dossier. Après un très bref coup d’œil à la brune moulée de pied en cap, à nouveau il ferma les yeux. Il sentait à peine son corps engourdi par la fatigue et le mouvement du train. Dans ce relâchement complet aucun sourire ne s’imprimait sur son visage. Pourtant il souriait.

Ces derniers temps, M n’avait plus répondu aux invitations de ses amis. Quand le téléphone sonnait il laissait d’abord se déclencher le répondeur, et ne décrochait que si la conversation ne promettait pas de l’épuiser. Deux fois par semaine il se rendait un peu plus bas dans sa rue chez un kinésithérapeute trouvé dans l’annuaire. Un jeune homme à l’allure sportive et d’un abord sympathique, qui le faisait mettre torse nu, le massait après s’être enduit les mains d’une pommade poisseuse et brûlante, et se lançait dans des manipulations qui réveillaient la douleur. La séance durait à peine une demi-heure, dans une pièce exiguë seulement garnie de deux chaises, d’un bureau et d’un de ces lit-banquettes de cabinet médical, au matelas de plastique gris partiellement couvert d’un petit rectangle de tissu blanc, raide au toucher. Parfois le client précédent tardait à sortir. Dans un coin du couloir, M patientait en lisant les quelques journaux posés sur une table basse. M ne lisait les journaux qu’en vacances. Après des jours sur des chemins caillouteux de moyenne montagne ou de causse semi-désertique, il achetait un ou deux quotidiens nationaux au premier village. Il prenait des nouvelles du monde quand il n’y était pas. Elles lui parvenaient d’une façon détournée, comme quelqu’un qui rentre par la porte de derrière. Cette fois, bien qu’il n’eût pas quitté la ville, c’était comme si pour arriver jusqu’à lui elles avaient du faire le tour d’un gros bloc de silence. Et elles ne le rattachaient à rien. Seul sur une île déserte au climat doux et lénifiant, il avait trouvé un vieux journal à moitié enfoui dans le sable, et le parcourait avec une molle curiosité. Enfin la porte du cabinet de consultation s’ouvrait, livrant passage à un vieillard. M abandonnait l’article en cours et serrait la main du jeune kinésithérapeute. Ils s’appelaient par leurs prénoms. Le kiné lui appuyait sur les omoplates avec ses pouces, lui saisissait les poignets ou les coudes pour lui faire effectuer des gestes des bras, et lui demandait d’exécuter des mouvements qu’il contrariait d’une pression de la main pour mesurer la solidité des parties blessées. M se pliait à ces exercices avec un sourire qui au début avait dissimulé une montée de fou rire. Comme toujours lorsqu’un médecin ou un dentiste s’occupait de lui, il s’était vite rangé du coté du praticien en s’intéressant par ses questions à la mécanique physiologique, la sienne en l’occurrence, questions qu’il agrémentait volontiers de plaisanteries. Il s’installait dans la cordialité, la curiosité intellectuelle pour son propre corps, et une intimité de type torse nu contre blouse blanche. De retour dans la rue déserte, car on était en semaine et les autres travaillaient, M retrouvait sa journée libre et vide, pendant que jusqu’au soir le jeune kinésithérapeute continuerait à masser ses clients, à leur faire effectuer des mouvements et à leur prescrire des exercices. Il avait un métier, alors qu’ils avaient des accidents de la route. Ils n’appartenaient pas au même monde. Les journaux laissés par lui à leur disposition dans la pseudo salle d’attente étaient tous vieux de plusieurs semaines, comme s’il savait à quoi s’en tenir sur leur compte.

Le train avait dépassé la proche banlieue, pour entrer dans une zone où la continuité urbaine s’interrompait ici et là pour laisser place à quelques échantillons de forêt. M fut tiré de l’étroit cabinet de kinésithérapie par l’apparition d’un bosquet au vert printanier étincelant dans la lumière rasante et dorée de cette fin d’après-midi. Il le suivit des yeux avec ravissement par la fenêtre du train. Cette beauté avait du sens, même si M ne savait pas lequel. Il se sentit tout neuf, régénéré par ce groupe d’arbres surgi comme un mirage, dispos et limpide sur sa banquette comme s’il sortait des fraîches eaux du baptême. Il se fit la réflexion qu’il vivait le meilleur moment de la journée. Une journée censée tourner pourtant autour de tout autre chose, puisqu’il n’avait pas pris le train pour apercevoir un bosquet en milieu de trajet retour, mais pour rendre visite à sa sœur.

Le train ralenti et entra en gare. Saisi d’une inspiration subite, M se leva et sorti. Il se retrouva sur un quai inconnu, bien que semblable à tous ceux qu’il avait l'habitude de fouler. Planté près d’un panneau publicitaire, il attendit que la foule se soit écoulée jusqu’à la dernière personne dans les escaliers souterrains, puis il gagna le bout du quai et s’assit sur un banc. De là il voyait le bosquet qui brillait toujours à quelques encablures au-delà des voies. Il avait décidé de le regarder jusqu’à ce qu’il soit effacé par la nuit tombante. On habite le monde au creux d’un visage. Pendant plusieurs années M avait habité le monde au creux de celui de cette femme, sa compagne. En évoquant ce visage, assis sur ce banc, il n’y voyait plus qu’une surface de peau, un nez, une bouche, des yeux. Rien d’autre. Le visage s’était clos. S’était fait lunaire. Il fallait habiter le monde ailleurs. Le bosquet ferait l’affaire jusqu’à la tombée de la nuit. A deux reprises, un train s’arrêta en crissant dans son dos et déversa un flot de voyageurs qui passaient le long du banc, derrière et devant, interrompant sa contemplation et transformant le silence du quai désaffecté en une orgie de battements de pieds, éclats de voix, visions de jupes, pantalons, vestes, chaussures, sacs en bandoulière et mains serrées sur des cartables. Puis tout disparaissait. Dans le silence retrouvé après le passage du deuxième train, M entendit ce qu’il pris d’abord pour le claquement d’une canne sur le sol. Au lieu d’une vieille dame, il vit se rapprocher une jeune femme en jupe verte et à la démarche boitillante. Elle avait un talon cassé. La vue d’M sur son banc sembla la décider à mettre un terme à cette humiliante claudication. Elle leva l’un après l’autre ses pieds vers l’arrière, et, corps arqué, tête tournée de coté, les cheveux en rideaux sur les tempes et découvrant le cou et la nuque, elle retira ses escarpins avec la grâce et la vivacité d’une danseuse de ballet. M faillit applaudir, mais il se contenta de sourire. Elle lui rendit son sourire et, clopinant en hâte jusqu’au banc, vint s’asseoir à coté de lui, les pieds frôlant le ciment de la pointe des talons, les orteils en l’air, comme si elle était assise au bord d’une eau très froide. Encore engourdi d’un reste de lassitude, M laissait sans embarras son regard glisser sur ses longs mollets au charme aquatique.

- On ne peux pas rentrer en banc ? Demanda t-elle en riant.
- Si vous n’habitez pas trop loin je vous ramène sur mon dos.

Elle sourit d’une drôle de façon en se mordant la lèvre inférieure. Tandis qu’ils se redressaient, il s’imagina surmonté de la jeune femme installée à califourchon sur ses épaules, et se rappela qu’il avait trois côtes et une clavicule rajustées de fraîche date. Les jambes tremblantes, ils quittèrent la gare et s’engagèrent dans une rue inconnue.

O.S