Il s’en est
fallu de si peu…ma vigilance s’émousse. Si je ne
me reprends pas rapidement, je risque d’être ravi, au hasard
d’un trajet quelconque où je me serais adonné à
ces rêveries incertaines qui vous laissent à leur merci.
A se demander si je ne souhaite pas parfois en finir avec moi même.
Je revenais du travail
et avais pourtant maîtrisé sans encombre la première
partie du trajet, qui sépare le bureau de la gare. Aucun risque
majeur sur cette portion, mais l’on n’est jamais assez prudent
et il suffirait d’un afflux de voyageurs quittant brusquement
la gare, avançant de front en occupant les deux côtés
de la rue, dont les regards convergeraient fatalement vers moi, pour
que je sois acculé et dans l’impossibilité de leur
échapper.
Quand on sait qu’un regard, un seul, peut suffire…
Je prends de plus en plus fréquemment les précautions
adéquates aux abords de la gare. Je fais en sorte, après
un bref détour, d’arriver par les côtés et
j’aborde ainsi les voyageurs de profil, sauf élément
isolé qui n’emprunterait pas les artères principales.
Une fois monté dans la rame du RER, c’est une autre histoire.
Il faut bien convenir cependant que la station assise, ou plus précisément
semi-couchée tant il est rare que mon corps retrouve cet axe
droit qui est la marque de fabrique des biens portants, m’expose
à une tension toute relative au regard de cet effondrement du
corps qui me menace à tout instant lorsque je suis contraint
de me mettre en marche. Eux appelleraient probablement ça un
paradoxe : je me sens plus à même de leur échapper
dans une posture à peu près fixe, immobile, qu’en
ces moments où une chair aveugle, contre toute attente, se meut
dans leur espace. Il faut d’ailleurs voir dans ce relâchement
qui me surprend à l’arrêt, l’une des raisons
de la catastrophe, qui fut à deux doigts de marquer ma fin.
Bref, ce soir là, j’entrai sans fatigue excessive dans
mon compartiment et m’installai tranquillement. J’étais
…confiant, oui, je crois qu’on peut le dire et presque insoucieux
des nombreuses difficultés, au premier rang desquelles les brefs
trajets à pied, qui m’attendaient, mais dont je n’ignore
plus rien : les 200 mètres à parcourir de la gare de Pontoise
jusqu’à l’arrêt de bus pour la première
correspondance ; le court tronçon qui, à Cergy Préfecture,
m’amène à la ligne A du RER, et où bien malgré
moi, à la sortie du car, je m’expose systématiquement
aux regards inquisiteurs de la masse des voyageurs qui trônent
en juges pitoyables sur leurs bancs, à l’affût du
plus insigne témoignage de ma faiblesse ; et enfin cette ultime
portion où, à l’approche de mon appartement que
je rallie avec l’allégresse discrète d’un
gracié de dernière minute, je me laisse parfois aller
à quelques audaces, à quelques regards fous et droits.
Je savais tout cela et rêvais, je crois, une fois encore, à
cet impossible ailleurs où je serais… un autre, tout en
préservant nécessairement quelque chose de cette parole
là, de celui-ci qui s’exprime à cette minute même
et dont je n’imagine pas qu’il puisse disparaître
sans tout emporter avec lui. J’étais donc distrait quelques
instants de mon objectif quotidien, de cette survie que je m’imposais,
que je souhaitais peut-être, et qui passe nécessairement
par l’évitement de leurs regards. Comme si j’avais
la moindre chance de leur échapper... Je les ai souvent entendu
dire qu’une part de rêve est indispensable. C’est
une de leur feinte probablement, une fois de plus.
Il s’en est
fallu de si peu... Je regardais sur la gauche comme à mon habitude,
je les évite toujours par la gauche. Le compartiment était
vide et je me hasardais de temps à autre à jeter un bref
regard direct, droit devant moi, sur le fauteuil vide que je toisais
ostensiblement, l’espace d’une seconde, avant de me réfugier
à nouveau dans les bas côtés qui défilaient
sans hâte. Et soudain, il était là, devant moi,
je ne l’avais pas vu monter à la station précédente,
il me faisait face et son regard m’a rencontré, m’a
saisi, a failli me saisir. Je me suis dérobé à
temps, j’ignore comment, par quel miracle.
Je n’ai pas
toujours été à leur merci.
J’ai le souvenir d’une vague insouciance du corps, et ce
mouvement naturel d’une tête droite qui, avec des yeux d’enfant,
portait ses regards vers les horizons qu’elle s’inventait
chaque jour. Je me rappelle cette âme discrète et fragile,
mais sûre de sa présence et toujours en quête d’un
espace familier. Je revois cet autre que moi qui s’essayait parfois
à l’incertitude du futur, et à l’espoir, oui
à l’espoir, d’une vie meilleure, plus douce et plus
ferme tout à la fois. J’ai en mémoire ces temps
révolus dont je n’imagine pas qu’ils puissent jamais
m’habiter à nouveau et dont je me surprends à ne
pas souhaiter la reviviscence.
Puis j’ai voulu croire que nul n’était en droit ni
en pouvoir de s’approprier son prochain et d’en user à
son seul gré. Je me suis proclamé inaliénable,
comme tout un chacun, insaisissable, et certain de me retrouver après
chaque épreuve. Je me suis imaginé partageant leurs vies
et me donnant à eux, en confiance, et sans jamais rien céder
qui vous dépossède. J’ai cru pouvoir être
vivant parmi les vivants.
Et je me suis jeté. Et leur regards se sont faits plus pressants,
chaque jour plus menaçants, exigeant tout et ne laissant aucune
part à la fuite et à l’indifférence. Et le
jour venu, en ces heures où une force que l’on veut croire
étrangère et qui vous habite depuis les premiers cris,
vous rappelle au destin qu’elle vous a choisi, ce jour là,
j’ai compris, j’ai senti. Ce vide, cette absence, depuis
toujours, et cette aliénation pour les combler, pour taire l’impensable,
qui n’est fait que de silence. J’ai senti qu’elle
me ferait à jamais défaut cette chose qui les soutient,
qui les fait tenir droit, qui les fait vivre et mourir, aimer et haïr,
ce fil ténu qui relie leurs actes jusqu’au dernier et crée
une longue ligne continue, faite de sang, de cris, de plaisirs et de
terreurs mêlés, mais toujours sur une même surface
plane, celle du sens et de la durée. J’ai compris que c’était
peine perdue, qu’on n’acquerrait pas ce qui ne peut s’acheter
et ne se construit pas davantage, ce murmure familier qui perce le brouillard
du monde, justifie toutes les pertes et donne quitus au plaisir. Quelque
chose est donné ou ne l’est pas, rien n’y fait.
C’est ainsi que j’ai su mon statut et dévidé
avec angoisse, mais sans rancœur, mon avenir, tout en promesses
de fuites.
Tout cela m’était
connu le jour fatidique où j’ai manqué être
dérobé. Je savais depuis quelques temps déjà
qu’il me serait désormais impossible de les regarder dans
les yeux et qu’il me faudrait constamment les éviter. J’y
parviens tant bien que mal sur mon lieu de travail, jouissant de ce
privilège immense, dont je ne cesse de remercier le sort, d’exercer
une profession qui me laisse à mon entière solitude et
ne me confronte que très rarement à l’appétit
vindicatif de mes commensaux. Quant à ma vie privée, elle
est fort heureusement exempte de toute rencontre d’aucune sorte.
Restent ces trajets auxquels je me vois dans l’impuissance d’échapper.
On m’opposera que l’achat d’un véhicule personnel
constituerait une parfaite alternative. Rien de tel pourtant. Il m’arrive
de conduire et c’est une épreuve plus douloureuse encore
que tous les trajets dans les transports en commun, aucun habitacle,
et certes pas une maigre carrosserie, n’étant susceptible
de me soustraire à leurs regards. Je l’ai dit, mes yeux
fuient constamment sur les côtés, que je sois assis, en
marche ou dans quelque position que je me trouve, n’ayant pas
trouvé jusqu’à ce jour de meilleur moyen pour les
éviter. La conduite exigeant une attention soutenue et autant
que possible portée devant soi, j’en deviens rapidement
un vrai danger, pour eux tout autant que pour moi. Je sens fondre sur
moi les regards des conducteurs, des piétons, de tous ceux à
l’inquisition de qui je m’expose alors, avec une telle force
que je parviens tout juste à me maintenir sur la route…
Le plus pénible est, je crois, ce sentiment décuplé
d’une dramatique méprise sur mon sort et sur les raisons
de ma présence parmi eux, parmi vous. Totalement immobile, je
parviens à me faire oublier, de leur rapacité comme de
ma propre ironie, impitoyable lorsqu’il est question de l’extraordinaire
inconvenance de ma présence. Parvenu à un certain degré
d’inexistence on n’est plus très regardant sur les
quelques arguments qui doivent justifier votre durée et la circonstance
que vous serez peut être encore là demain. Si l’on
est si peu consistant après tout on gagnera le droit d’y
rester. Mais mettre ce corps en branle, lui confier une activité
et l’exposer à la concupiscence de mes fossoyeurs, c’est
nécessairement supposer qu’il est doué de vie, et,
connerie pour connerie, habité par le désir tant qu’on
y est. C’est laisser entendre qu’on y a notre place, que
j’y suis tout autant qu’eux, à leurs côtés,
que je suis leur égal, que mon attitude et mes gestes sont là
pour le prouver. Il y a tant de cruauté dans cette contradiction
vécue dans le mouvement, dans ce moment du : je me meus, j’y
suis, à côté, avec eux, nous y sommes…que
ces états me sont littéralement insupportables, c’est-à-dire
qu’il ne peut pas les supporter, que ce corps est dans l’impossibilité
de s’y maintenir sans se sacrifier dans le même temps, y
perdant son équilibre, l’impossible rectitude de sa présence,
et signifiant le plus clairement du monde qu’il ne peut répondre
aux lois communes de la gravité, à l’impératif
social de la station droite et debout, qu’il doit se pencher constamment,
à en tomber, ne maintenant qu’à grande peine une
verticalité penchée qui n’autorise le mouvement
qu’à condition de le contredire.
J’ai prétendu, à mon corps défendant -et
il faut rendre hommage à sa résistance, jamais démentie-
qu’il gagnerait à quelques brèves confidences. Mais
ce récit m’épuise, et nous exaspère, l’un
comme l’autre.
Comme s’il
était question de révéler quoi que ce soit que
je ne sus déjà.
A qui cela s’adresse-t-il ? Et qu’en espérer ? Qu’ai-je
à gagner à l’écrire et que m’apporte
le silence ? On voudrait s’en défendre, mais ces confidences
honteuses, osées dans la fébrilité, écrites
dans un enthousiasme qui ne se nourrit que de lui même, entretiennent
l’illusion d’une impossible clôture.
….
Et si, malgré tout, quelque part, dans une géographie
intérieure dont nul ne m’a jamais montré l’esquisse,
qu’il me faudra peut être inventer, littéralement,
et qui, tout bien pesé, ne serait pas plus irréelle que
cet espace par moi seul habité, parcouru sans fin par les vents
de la menace et de la folie, si je trouvais l’impossible compromis
?
Celui de ma présence et de la leur.
Il m’a paru
d’ailleurs, et le vague souvenir me revient à l’instant,
qu’une brèche s’était brièvement ouverte
(était-ce la bonne ?) dans ce puits sans ciel apparent, aux parois
lisses et froides, rétives aux tâtonnements fatigués
de mes mains aveugles.
Pour être
très précis je crois me rappeler qu’il y a quelques
semaines, en milieu de journée, un mercredi, de retour du bureau
et rasséréné par la perspective d’un après
midi de détente, les aménagements du travail décidés
par notre hiérarchie nous laissant quartier libre le mercredi
après midi (ce qui me permet de m’enfermer tout à
loisir, portes et volets clos, quand, aux heures tièdes, les
passants rôdent autour de mon appartement), ce mercredi là
donc, saisi par le silence inhabituel de mon corps et de ma tête,
comme absents et peut-être plus présents qu’ils ne
l’avaient été depuis si longtemps, j’ai jeté
dans la rame à moitié vide quelques regards, à
la volée, insoucieux de leurs effets. Et un bref instant, il
me semble bien que l’un d’entre eux s’est arrêté
sur cette personne, assise à quelques mètres de moi, blottie,
fuyante, recluse dans des contrées qu’elle doit être
seule à connaître, et sa tête mobile, penchée
le plus souvent, qui se relevait par à coups, n’a pu m’éviter,
nous nous sommes croisés, elle m’a vu, elle a vu que je
la voyais.
Je me demande…Je crois que j’ai eu cette impression…que
j’allais la saisir.
Et elle s’est dérobée, au dernier moment.
JM.B