Saynète
pour deux femmes
Scène
1
Une vieille dame et une jeune fille, très chaudement vêtues,
dans un café.
JEUNE FILLE
- Vous voulez boire un thé ?
VIEILLE DAME - C’était à midi.
JEUNE FILLE - Qu’est-ce qui était à midi ? (Silence)
Vous voulez boire un thé ?
Silence
VIEILLE DAME - Je voudrais un thé.
JEUNE FILLE - (au garçon) Deux thés s’il
vous plaît.
VIEILLE DAME – (rappelant le garçon de la main)
Garçon, je vous prie, deux thés.
JEUNE FILLE - Qu’est-ce que vous avez mangé à midi
?
VIEILLE DAME - C’était à midi.
JEUNE FILLE - Oui, c’était le déjeuner, mais qu’est-ce
que vous avez mangé ? (Silence) C’était
froid ou c’était chaud ?
VIEILLE DAME - Ah ! C’était chaud.
JEUNE FILLE - C’était des légumes ? De la viande
?
VIEILLE DAME - Je sais pas.
JEUNE FILLE - C’était dur ou c’était mou ?
VIEILLE DAME - C’était des légumes. Mais à
quoi ? Je sais plus.
JEUNE FILLE - C’était des quenelles ?
VIEILLE DAME - Non, c’était chaud , mais c’était
des quenelles.
JEUNE FILLE - C’était bon ?
Silence
JEUNE FILLE - Vous avez bien aimé ?
VIEILLE DAME - C’était des quenelles.
JEUNE FILLE - Elles étaient à la viande ou au poisson
?
VIEILLE DAME - Ah ! C’était bon.
La jeune fille soupire, pose son menton sur sa paume de main et
regarde par la fenêtre.
JEUNE
FILLE - Il est bon votre thé ?
VIEILLE
DAME - Hein ?
JEUNE
FILLE - Il est bon votre thé ?
VIEILLE
DAME - Hein ?
JEUNE
FILLE - Je demande si tu aimes ton thé , vieille bique !
VIEILLE
DAME - Je préfère les quenelles.
Scène
2
Les
mêmes, moins couvertes, à la même place, dans le
même café.
JEUNE FILLE
- Vous avez eu des amoureux, vous ?
VIEILLE
DAME – Oui. (Silence) Mais je préfère le
thé.
JEUNE
FILLE - Deux thés s’il-vous-plaît.
VIEILLE
DAME – (rappelant le garçon d’un geste de la main)
Deux thés s’il-vous-plaît, Garçon.
JEUNE
FILLE - Et comment vous les avez attrapés ?
VIEILLE
DAME - Ils étaient toujours sur la même étagère
: les infusions, sur la planche du bas et les sachets de thé,
sur la planche du haut.
JEUNE
FILLE - Et les amoureux ? Vous faites comment ?
VIEILLE
DAME - Le secret, c’est de les ébouillanter.
La
jeune fille soupire, pose son menton dans sa main et regarde par la
fenêtre.
JEUNE
FILLE - J’ai vu les photos de tous vos mariages dans le salon.
Moi, je peux pas dire que les prétendants se bousculent sous
mes fenêtres, alors, un petit conseil, par exemple… (Silence)
Après cinq maris, vous devez en connaître un rayon ?
VIEILLE
DAME – Hmmmm.
JEUNE
FILLE - Vous l’aviez rencontré comment le premier ?
VIEILLE
DAME - En boîte.
JEUNE
FILLE - En boîte ? !
VIEILLE
DAME - C’est meilleur qu’en sachet.
JEUNE
FILLE - Comment ça se fait, par exemple, que le libraire vienne
vous faire le baise-main tous les jours ?
VIEILLE
DAME – (chuchotant) Mon rouge à lèvres
!
La
jeune fille lui donne son sac à main.
VIEILLE
DAME – (se maquillant) L’indifférence. Y’a
que ça. L’indifférence et le rouge à lèvres.
Scène
3
Les
mêmes, même place, même café, habillées
de façon estivale. La vieille dame se rafraîchit le visage
avec un éventail.
VIEILLE
DAME – Moi, je veux bien mettre des glaçons dans mon thé,
c’est pas la question. Mais je veux qu’il reste chaud, hein,
sinon, c’est plus du thé ? (Silence) Les quenelles,
c’est pareil, quand c’est froid, hein…? Garçon
je vous prie, deux thés glacés bien chauds.
JEUNE FILLE - Vous l’avez rencontré où, votre deuxième
mari ?
VIEILLE DAME – Au bain.
JEUNE FILLE – Aux bains ? !
VIEILLE DAME – Oui, au bain-marie, c’est toujours mieux.
JEUNE FILLE – Et votre troisième mari ?
VIEILLE DAME - Dans l’épicerie, je vous l’ai déjà
dit mais vous n’écoutez rien. Parce qu’avant de les
chauffer, je les conserve tous bien serrés les uns contre les
autres.
JEUNE FILLE - Oui, mais lui, là, en photo sur le réfrigérateur
?
VIEILLE DAME - Bin, s’il n’était pas bien empaqueté,
il ne doit plus rien sentir.
JEUNE FILLE – Je vous parle de votre époux, de votre compagnon.
VIEILLE DAME – Oh ! Bin soyez polie ! Lequel ?
JEUNE FILLE – Le quatrième.
VIEILLE DAME – Pareil. Il s’est éventé à
force de le repasser à la casserole.
JEUNE FILLE - Lequel vous avez le plus aimé ?
VIEILLE DAME - L’Anglais. Non. Le Russe.
JEUNE FILLE – Pourquoi ? Qu’est-ce qu’il avait de
plus que les autres ?
VIEILLE DAME - Des écorces d’orange séchées.
La jeune fille soupire, pose son menton dans sa main et regarde
par la fenêtre. La vieille dame lui tapote le bras.
VIEILLE
DAME - Non, je sais. J’ai compris. Vous voulez savoir le secret
?
JEUNE
FILLE – Oui !
VIEILLE
DAME – Il se parfumait avec de la cannelle.
JEUNE
FILLE – Le thé russe ?
VIEILLE
DAME – Non ! Mon cinquième mari. C’est pour ça
que j’ai mis sa photo dans l’épicerie, sur l’étagère,
au bain-marie, dans un sachet. Le Russe. A la cannelle. Jeune bique!
M.M