- Vous
pouvez m’expliquer ce qui s’est passé ?
- Si vous
voulez. Mais j’ai déjà tout raconté à
vos collègues.
- Oui,
mais pas à moi. Et puis le magnétophone marchait pas vraiment
pendant les autres fois. On manque un peu de pratique avec la technique.
- D’accord.
Je reprends. Voilà, ça va faire quatre ans que je travaille
pour différents labos. Chercheur Vacataire qu’ils appellent
ça. J’ai acquis une putain d’expérience dans
le domaine. C’est l’ANPE qui nous a branché là-dessus.
Ils nous ont payé un stage en biologie des molécules et
tout le bazar. Personne a vraiment compris le contenu réel de
l’enseignement mais on voulait le boulot alors on a fait comme
si. Il y a plus de crédit, plus d’argent pour la recherche,
tous les jeunes diplômés s’en vont à l’étranger,
mais on peut pas arrêter la science ! Vous connaissez l’expression
: on n’arrête pas le progrès. C’est la sagesse
populaire qui le dit. On n’arrête pas le progrès,
y s’arrête tout seul de lui-même comme un grand. Depuis
deux ans je travaille en équipe avec Jules. Notre dernier boulot
à Jules et à moi ça a été de trouver
pourquoi les canards sont étanches.
- C’est
étanche un canard ?
- Oui,
mais pas comme on pense. Au début je croyais qu’ils voulaient
qu’on explique pourquoi un canard se remplit pas de flotte pendant
qu’il nage. On a regardé son anus. Parce que quand un canard
nage, son anus est dans l’eau. Le canard il est comme les autres
personnes…
- Il a
un anus.
- Oui,
ça, évidemment, mais surtout il a un sphincter.
- C’est
quoi ça un sphincter ?
- C’est
les muscles du derrière. On a tous des sphincters, c’est
comme ça qu’on serre les fesses quand on se fait engueuler
ou dans les manèges qui vont vite.
- Comment
vous avez vu que les canards avaient un sphincter ?
- On en
a pris un, on l’a mis dans un manège et on l’a engueulé.
Il a serré les fesses. Déduction : les canards ont un
sphincter. C’est ce qu’on appelle de la recherche appliquée.
Contrairement à la recherche fondamentale, nous on fait de la
recherche où on s’applique pour la faire, avec des expériences
et tout. Y en a d’autres qui font de la recherche à fond
dans le mental. Tout dans la tête, pas un stylo, pas un cahier
rien. Quoi qu’il en soit, on avait prouvé que les canards
avaient des sphincters, ce qui les empêchait de se remplir quand
ils nageaient sur l’eau. On a écrit notre rapport et on
l’a envoyé. Ils nous ont répondu qu’ils savaient
que les canards avaient des sphincters et que c’était pas
ça qu’ils nous demandaient. Ils voulaient savoir pourquoi
les plumes de canard ne laissaient pas passer l’eau. Alors on
a refait des expériences.
- Ecoutez,
c’est super intéressant les canards et tout ça,
mais si on pouvait en arriver à ce qui nous intéresse…
- Justement,
ça en fait partie. On avait beau chercher, on trouvait pas. Ca
commençait à nous fatiguer et petit à petit la
tension est montée entre nous. Comme une sorte d’arc électrique
de tension nerveuse qui parcourait la pièce. On se lançait
des pics, des vannes, des boutades et même un jour il m’a
lancé une rodomontade.
- C’est
quoi ça ?
- Je sais
pas trop, c’est l’assistante du labo qui m’a dit qu’il
venait de me lancer une rodomontade. Pour faire bonne mesure je lui
ai balancé de la soude dans les yeux. Sans les lunettes de protection
je lui soudais les yeux.
- Pourquoi
vous portiez des lunettes de protection ?
- Quand
on lui explore les régions anales, le canard devient agressif.
Il vise les yeux.
- D’accord.
- Donc
l’ambiance était tendue. Même les canards pouvaient
le sentir. A un moment donné j’en ai eu marre. J’ai
voulu détendre l’atmosphère et j’ai parlé
de ma femme. Je lui ai expliqué que depuis quelques temps, je
la touchais plus trop, à cause de l’habitude et aussi qu’elle
est moche mais ça je l’ai pas dit. J’ai dit : «
Les femmes c’est comme la mer : quand t’y habites t’y
vas jamais et quand t’y es pas, tu penses qu’à ça.
». Et ce crétin m’a répondu : « En plus
ça sent pareil. ». Vous vous rendez compte ? Parler comme
ça de ma femme ? Cette fois, je lui mis mon poing dans sa gueule
de con. Il a renversé toute la soupière de produits partout
en basculant. Voilà comment ça s’est passé
monsieur l’agent.
- C’est
comme ça que vous avez renversé un bac du virus Ebola
? En lui mettant un taquet ?
- Exact.
- Et d’abord,
qu’est ce que ce virus faisait dans votre labo si vous travailliez
sur les canards ? Ca n’a aucun rapport.
- Non,
mais on pouvait en avoir gratuit de l’Ebola en remplissant le
bon formulaire. Si c’est gratuit faut pas laisser perdre. Et puis
ça aura permis de se rendre compte que les canards sont pas allergiques
à l’Ebola.
- Contrairement
au 140 victimes qu’on déplore jusqu’ici.
- Exactement.
- Donc,
vous n’avez pas tenté d’inoculer le virus à
une de ces pauvres bêtes ?
- Non monsieur,
on a pas tenté de lui mettre du virus dans le cul monsieur.
- Inoculer
ne veut pas dire mettre dans le cul. Vous confondez avec inculquer.
Comme dans… «inculquer un suppositoire».
- Autant
pour moi. Alors à votre avis je risque quoi ?
- Je sais
pas trop en fait. Vous savez, je suis policier que depuis la semaine
dernière. Dans les forces de l’ordre c’est pas les
fonds qui manquent, c’est la main d’œuvre. Ca prend
du temps de former des bons flics, on peut pas augmenter les effectifs
comme ça du jour au lendemain. Ils nous ont fait suivre une formation
accélérée aux ASSEDICS, mais elle a tellement accélérée
que je l’ai pas rattrapée. Heureusement ils ont dit que
c’était juste une expérience ! Au fait, vous avez
trouvé pourquoi les canards sont étanches ?
- Oui,
parce qu’ils sont moins cons que nous. Tant qu’à
passer sa vie sur l’eau, autant être étanche.
- Pas bête.
R.P.