Je ne parviens pas à me souvenir d'une date précise
de son apparition.
Mon oeil a du accrocher cette tâche noire dans
le ciel sans d'abord que j'y prête attention. Il me semble, un
après-midi que j'arpentais le quartier de la gare, avoir été
soulagé de constater que je n'étais pas importuné
par une mouche. Ce que j'avais pris pour un insecte n'était qu'un
point noir dans le ciel. Un ciel d' Octobre, un ciel blanc préoccupant,
un fond de toile inachevé, sur lequel rien ne prenait. Les arbres,
les immeubles, les gens s'y détachaient sans autre perspective
d'avenir que celle d'un prix du meilleur décor au festival du
théâtre de l'absurde. J'avais, je m'en souviens, très
envie de quitter ces lieux, mais à cause de ce fond blanc on
ne pouvait pas en sortir. A un personnage comme moi, qui tient à
rester en route vers de nouvelles aventures, et qui pour cela a besoin
de capter le rougeoiement d'un dôme dans l'azur limpide, ou la
trouée lumineuse d'une avenue, ce décor ne convenait pas
du tout. Ce temps à ciel blanc préoccupant a duré
une bonne semaine.
C'est bien au cours de la même semaine qu'à
plusieurs reprises, j'ai cru être gêné par un de
ces minuscules grains de poussière qui, déposés
sur la prunelle, englués dans la mare cristalline, se superposent
à la vision en bougeant comme des têtards, mus par l'élan
des mouvements oculaires. C'est bien au cours de cette semaine blanche
et noire que la présence du point sombre a du, par les moyens
que je viens de décrire, pénétrer dans ma conscience,
et s'y tailler peu à peu un territoire assez conséquent
pour susciter enfin mon inquiétude. D'une manière ou d'une
autre, quelque chose me suivait partout, comme collé à
moi.
En regardant au-dessus de ma tête, par temps bleu,
je peux apercevoir la forme et la couleur de l'objet : Il est, non pas
noir, mais rouge. C'est une tuile.
Elle m'escorte en permanence, à une hauteur variable
mais jamais inférieure à celle qui lui suffirait, qui
lui suffira lors de sa chute pour me briser le crâne.
Il ne faut pas voir dans cette pensée le fruit
d'un caractère morose en proie au pessimisme, à l'angoisse
existentielle. Je suis un individu épris de rationalité.
Le monde n'est pas mystérieux, il est très compliqué.
Cette tuile, la présence de cette tuile, sa présence permanente
dans les airs à une vingtaine de mètres au-dessus de moi,
n'a en rien altéré ma tournure d'esprit : Régie
par les lois gravitationnelles qui règnent ici-bas, cette tuile
dépourvue du soutien physique et moral que constituent les murs
et la charpente d'un immeuble de bonne facture, est vouée à
la dégringolade. Sa chute mettra fin à une anomalie de
la nature, et probablement à mes jours. Et tout le monde croira
à un accident. On dira : Un accident stupide, il passait par
là, et une tuile lui est tombée sur la tête. On
dira : Quelle malchance. Et peut-être même : C'est le cas
de le dire, ou même : Quelle tuile. Mais pas du tout. L'entité
accablante de déraison que je forme avec cette tuile aura simplement
trouvé une apparence enfin familière et acceptable : Moi
allongé par terre, le crâne proprement fendu et bavant
un peu de matière cervicale, et tout autour, répandue
sur le sol en plusieurs morceaux, la tuile.
La tuile n'est toujours pas tombée. J'ai tenté
de la désorienter. Dans un stade vide un après-midi, je
me suis livré à une expérience de déplacement
aléatoire. J'ai virevolté en tous sens comme un papillon,
en préméditant mes mouvements aussi peu que possible.
La tuile était toujours bien placée. Dés que je
prends de la vitesse elle me précède un peu, sure ainsi
de ne pas me manquer.
Elle me précède dans mes choix, c'est
manifeste. Je l'interroge constamment, pour mes déplacements
en ville et en campagne. J'ai constamment le nez en l'air. C'est ma
façon de regarder où je vais. A force de regarder en l'air,
j'ai tendance à tituber sur les trottoirs. Un jour j'aurai un
accident. Je me ferai faucher par une voiture.
La tuile n'est toujours pas tombée. J'attends
presque ce moment avec impatience. Autant ne pas prolonger cette situation.
De toutes façons plus rien d'autre ne m'intéresse. La
chose en suspens retient toute mon attention. Elle retient aussi mes
gestes. Elle retient mes jugements. Je ne m'exalte plus comme autrefois.
J'ai fini de rire. C'est que mon auréole me gêne. Elle
m'ôte déjà du monde. Mon ancien langage, fait d'éclats
de voix, de contorsion et de copeaux de phrases, tombe en ruine devant
tout le monde. Je n'émets plus que des caquètements de
poulet enroué, qui font fuir mon entourage. Les seuls gestes
que je me permette encore sont des mouvements des bras, je les balance
derrière moi avec fatigue, de temps à autre, comme pour
signifier : Qu'importe. Des grands gestes mous de fatalisme, définitivement
renseignés sur la vanité de tout, au prétexte qu'une
tuile va me tomber dessus. Je ne me reconnais plus, je l'avoue. Moi
qui autrefois me fichais éperdument de certains aspects de la
vie, comme la mort par exemple, moi qui étais parti pour vivre
jusqu'au bout sans y penser, préoccupé seulement lors
de quelques journées à ciel blanc. Il aura suffi d'une
tuile pour tout gâcher. Elle m'a mis en suspens, et imposé
silence dans l'humble condition qui est désormais la mienne :
Celle d'abscisse mobile sur l'axe terrestre, d'une tuile réfractaire
à la logique.
La tuile n'est toujours pas tombée. Naturellement
j'ai abandonné depuis longtemps tous mes projets. Je suis devenu
trop emprunté, trop maladroit. Ma démarche est trop mal
assurée. Je tiens désormais très difficilement
debout. Dans ma tête mes propres idées fuient à
mon approche comme un banc de petits poisons à l'approche d'un
plongeur, il n'y a pas moyen de mettre la main dessus. D'ailleurs je
ne peux plus compter sur mes mains. Elles tirent sur mes bras comme
des chiens sur leur laisse. Elles aussi veulent prendre la fuite. Et
puis j'ai attrapé un torticolis chronique, à force de
lever la tête. Je n'arrête pas de lever la tête. C'est
un tic, en quelque sorte. Rien ne va plus. Mes amis ne voient pas la
tuile. Personne ne la voit. Qu'attend-elle pour tomber?
O.S.