Est-ce
que j'ai vraiment envie de faire ça ? Je me rends compte que
tant qu'il a fallu se concentrer sur la mise au point du plan, la question
n'est jamais apparue. Nous nous sommes vus hier pour la dernière
fois. Ils sont tous allés se mettre au vert, sauf Casa qui devrait
m'appeler dans une heure. Je me retrouve seul dans cet appartement,
avec l'arme.
Cet
appartement, il doit être agréable à vivre. J'essaie
de m'imaginer que je l'ai loué pour y habiter, que je suis chez
moi, allons plus loin, chez ma femme et moi, avec des meubles, et cette
belle vue sur les toits de la ville et, au delà, sur la zone
de l'aéroport. Je me suis installé ici malgré la
proximité de l'aéroport, peut-être après
en avoir longuement discuté avec ma femme. Je songe à
vivre comme tout le monde. Je dois avoir peur. Tous mes voisins, tous
les habitants de cette ville ont chez eux des meubles pleins de vêtements,
des étagères chargées de livres, de bibelots et
de souvenirs de famille, des skis ou des chaussures de randonnée
au fonds du placard de l'entrée, des chaînes Hi-Fi et des
lampes de chevet. Pour tout ameublement, j'ai un lance-missile. Une
arme très élaborée à guidage infra-rouge,
capable d'atteindre un avion volant à basse altitude.
Le
jet privé du président de la société pan-européenne
des pétroles décolle dans moins d'une heure. J'ai pointée
l'arme par la baie vitrée nord de la plus grande pièce
de l'appartement, probablement le salon des précédents
locataires, et l'ai camouflée à l'aide d'un rideau. Il
n'y a pas de rideau couvrant la baie vitrée sud. De ce coté
aucun immeuble proche n'est assez élevé pour avoir une
vue sur cet appartement, situé au dix-huitième étage.
Les deux baies vitrées sont ouvertes. La température est
douce, grâce je pense au courant d'air qui traverse la pièce.
Le ciel a pris cette teinte délavée des minutes précédant
la nuit, un gris bleuté déjà assez sombre pour
qu'au loin les grandes tours des quartiers nord-ouest se criblent de
lumières jaunes et orangées scintillant froidement. Bientôt
je ne saurai plus lesquelles sont les nuages, des tâches plus
sombres ou plus claires qui marbrent le ciel.
A
l'intérieur de la pièce je distingue encore les traces
laissées par les meubles sur la moquette, et celles des tableaux
fixés aux murs. L'un de ces tableaux n'était pas droit.
Il a légèrement penché à gauche pendant
des années. Ca ne devait pas gêner les gens qui vivaient
ici. Le remettre d'aplomb était l'affaire de trois minutes. Certaines
personnes ne cohabitent pas avec des tableaux pas droits. C'est même
principalement à ce genre de détails que s'appliquent
toute leur méticulosité. D'autres laissent se perpétuer
ce genre de scandales. En relevant le canon du lance-missile de quelques
degrés, je pourrais au moins mettre l'empreinte penchée
du tableau absent en harmonie avec quelque choses dans cette pièce,
mais l'arme est déjà réglée sur la trajectoire
probable de l'avion.
Je
suis assis par terre dans l'obscurité, appuyé contre le
mur. Je surveille l'heure et je regarde le ciel, je regarde aussi la
silhouette du lance-missile qui se détache sur le mur d'en face.
Les bibelots m'ont toujours inquiété. Quand il y en a
ils sont souvent nombreux, leur acquisition relevant d'une espèce
de pathologie accumulatrice, ce qui les apparente davantage à
des symptômes névrotiques qu'à des éléments
de décoration intérieure. Les bibelots en vitrine, les
nains de jardin ou les lièvres en céramique qui peuplent
certaines pelouses tondues, me rappellent les monstrueuses tombes en
marbre qui enlaidissent les cimetières. En tant que processus
naturel de dégénérescence et de disparition au
sein d'un univers vivant, la mort me parait acceptable. En tant que
productrice de dalles funéraires de marbre poli et de lièvres
blancs en céramique, elle me dégoûte.
L'avion
du président de la société pan-européenne
des pétroles empruntera un couloir aérien peu encombré
par le trafic car réservé à l'armée. Il
passera au-dessus des quartiers nord de la ville, devant ma fenêtre,
dans une demi-heure. Le maniement de l'arme ne me pose aucun cas de
conscience. Le type que je vais descendre a bien plus de sang sur les
mains que n'importe quel tueur en série, sans parler des dommages
causés à la faune et à la flore de cette planète.
Mais je crois que j'ai peur. Les animaux, les forêts, les paysages
et les êtres humains dont la préservation justifie mon
acte, me semblent lointains et abstraits. Je me suis retranché
d'eux déjà, et j'ai peur de ne plus jamais quitter la
solitude, le vide et la pénombre de cet appartement où
j'attends la seconde qui me verra appuyer sur le commutateur de mise
à feu.
J'aimerais
pouvoir regarder passer cet avion comme à l'époque où
je projetait de m'en aller visiter certaines contrées lointaines
que je croyais inviolées. De la fenêtre du cabanon où
je logeais, au fond d'un jardin de banlieue, j'aimais regarder le ciel.
La nuit je suivais des yeux les points lumineux clignotants, des carlingues
remplies de gens en partance. J'essayais de me transporter par la pensée
dans l'atmosphère particulière qui règne à
l'intérieur des avions en vol, de ressentir cette impression
d'avoir embarqué dans le rêve de quelqu'un d'autre, peut-être
celui de cette coque métallique aux paupières closes,
suspendue dans un délire nuageux. Le président de la société
pan-européenne des pétroles ne doit pas éprouver
ce genre de sensation. Son jet est une extension de son bureau, une
prothèse destinée à accroître son efficacité,
comme mon lance-missile. Les prothèses gouvernent le monde. Sur
la planète il y a trop de coques métalliques, et de moins
en moins d'animaux.
Saisi
de panique, je consulte le cadran lumineux de ma montre. Encore vingt
minutes. Ca va. Le temps m'avait paru plus long. J'ai tremblé
de découvrir que j'avais laissé passer l'heure d'agir,
laissé passer l'avion. J'ai déjà éprouvé
cette surprise horrifiée, née d'un manquement irrémédiable
: dans mes cauchemars d'étudiant, après des mois de travail
j'oubliais de m'inscrire ou de me réveiller le jour de l'examen.
Etrange. C'est l'épreuve finale d'une licence de terrorisme international.
Je vais me réveiller. Moi qui croyais être libre en participant
à cette entreprise, décidément, quoi que je fasse
ou ne fasse pas, il me faut forcer ma nature. Je forcerais ma nature
en meublant cet appartement pour y savourer tous les jours le repos
domestique en rentrant du travail. Je la contraint tout autant en m'y
embusquant avec un lance-missile. Attendre le passage d'un avion le
doigt sur la détente ne me correspond pas tellement. De qui,
de quelle communauté fantasmatique ai-je cherché la reconnaissance
? Trop tard pour les questions.
J'ai
lu qu'en Amérique, à la fin des guerres indiennes, les
survivants de certaines tribus pratiquèrent en groupe une danse
spéciale, en forme d'ultime défi, d'espoir désespéré.
En dansant assez longtemps, des jours et des jours sans s'arrêter,
ils comptaient faire renaître tous les guerriers morts, faire
revenir tous les troupeaux de bisons exterminés, et retrouver
l'harmonie saccagée par le blanc. J'imagine tous les membres
de notre groupe dansant jusqu'à l'épuisement pour faire
tomber tous les avions transportant des êtres à la cupidité
dévastatrice. Nous aurions élaboré une chorégraphie
au lieu de nous procurer un lance-missile. Les chances de succès
auraient été très minces, aucune activité
ne correspondant moins à la nature des membres du groupe que
la danse. Je doute qu'on ai réussi à faire tomber même
l'hélicoptère de poche du sous-chef de la mafia du béton
armé. Mais pour une cause un peu perdue la danse n'est-elle pas
plus appropriée que le lance-missile? Casa me soupçonne
d'être romantique et sentimental. Il ne sait pas à quel
point. De sa part c'est assez imprudent d'avoir placé derrière
le lance-missile quelqu'un dont les convictions ne sont pas étayées
par une quelconque croyance religieuse. Ne serait-ce qu'en prévision
de ces minutes de veille pendant lesquelles on peut alors s'occuper
à dire son chapelet, au lieu d'égrener des pensées
encore actives.
Casa
vient de m'appeler. L'avion a décollé à l'heure
prévue. Dans moins de deux minutes, il passera devant ma ligne
de mire. Je me mets en position et déverrouille le système
de mise à feu. Je guette un point lumineux clignotant qui ne
devrait pas tarder à émerger des toits, sur la gauche.
Il passera au-dessus des grandes tours illuminées, puis, ayant
gagné un peu d'altitude, il survolera une zone plus basse et
plus sombre, le parc de la ville.
Je
n'avais rien à faire là-dedans. Ils ont eu tort de me
faire confiance. Des mois de risques et d'ingéniosité
pour se procurer cet engin, pour connaître l'heure de décollage
de l'avion et son itinéraire. Nous n'avons vécu que pour
ça : avoir le doigt sur la détente à cet instant
précis. Mais c'était mon doigt. A cet instant précis
une rafale de vent s'est engouffré dans la pièce, en rebondissant
avec un petit bruit sourd sur le verre des vitres ouvertes, et m'a soufflé
au visage des souvenirs de cabanes, de nuits sous la tente où
le grincement des armatures, les claquements et les frissons de la toile
sont le bruit du monde, les frôlements d'une nature au souffle
de laquelle on se livre, recroquevillé dans cette fragile coquille,
avec délice. La lumière clignotante de l'avion du président
de la société pan-européenne des pétroles,
passant dans le ciel noir habilement déguisé en étoile,
avait déjà acquis une poésie fallacieuse qui me
rendait la tâche difficile, quand un cri d'oiseau a fait vibrer
l'air nocturne, le cri aigu et tournoyant d'une volée de martinets,
virevoltant au ras des murs en sifflant comme des lames de soie, comme
s'ils jouaient une dernière fois dans les falaises, comme des
enfants encore dehors à l'heure où chacun est rentré
chez soi, à jouer sur un terrain désert, dans une lumière
déclinante, un cri très pur dans l'abandon du soir, et
qui m'a toujours émerveillé. Il ne manquait plus que ça.
J'ai quitté l'appartement pour aller marcher un peu.
O.S