Il y a
urgence. Cela ne veut rien dire. Urgence pour qui ? Chacun voit l'affaire
de son œil, de sa vie, par le petit bout de la lorgnette ou pas
du tout. Et j'en fais les frais. Je suis en train de glisser et personne
ne voit rien. Il y a urgence et cela n'intéresse que moi. Pourtant,
il y a urgence. A mon sens.
Ce soir,
il y a la queue à la cabine téléphonique. Putain,
ça tombe toujours mal ! J'ai plus d'unité sur mon portable.
Ca aussi, ça me servira de leçon. Toujours faire au moins
cher, à court terme. " Non, non j'vais plutôt prendre
un téléphone à carte, j'téléphone
pas beaucoup ", j'avais dit au vendeur. Et maintenant, avec ma
carte de crédit bloquée, j'ai l'air d'un con avec mon
téléphone portable. Impossible de le recharger. Si j'avais
pris un forfait, il me resterait du temps de communication avant qu'ils
ne s'aperçoivent de mon insolvabilité. J'aurais eu le
temps de voir venir. " Cependant, avec un portable à carte
vous restez joignable pendant six mois, même après l'épuisement
de votre crédit temps ", m'avait dit le vendeur. Je suis
joignable ! La belle affaire ! C'est moi qui ai besoin d'appeler. Et
cette putain de file d'attente qui n'avance pas. Je suis le dernier
de la file. Trois gusses devant moi. Chacun avec son urgence. On est
tous arrivé en même temps, et on voulait tous être
le premier, alors on s'est disputé et le plus fourbe en a profité
pour nous passer devant. " On a qu'à tirer au sort pour
le prochain ", j'ai dit. J'ai sorti ma pièce. Mais un des
deux autres a suggéré de jouer l'affaire à l'ordre
alphabétique. Ca lui a bien plu au second. Et je me suis fait
baiser, une fois de plus. A ce jeu-là, j'ai toujours été
le dernier.
Je m'appelle
Zybiersky. Antoine Zybiersky. L'éternel dernier de la liste depuis
le cours préparatoire. Cela avait parfois du bon. Ca laissait
le temps de réviser sa poésie quand l'instituteur suivait
la liste le jour de l'interrogation, mais j'étais toujours le
dernier à monter dans l'autocar le jour de la sortie de fin d'année.
Je me retrouvais à coup sûr assis à côté
de l'instit. Je n'ai jamais eu droit aux conneries de la banquette arrière.
Ils avaient l'air de bien se poiler les autres. Alors résigné
ce soir encore, je me suis mis en dernière position, moi, le
dernier de la liste. Et j'attends que chacune des personnes qui me précèdent
raconte sa vie, déclare sa flamme, annonce son petit malheur.
Moi, je veux juste embrasser Marie, avant qu'elle ne s'endorme. Il ne
faut pas tarder. Bientôt vingt heures trente. Fabienne est très
stricte sur ce principe. Une petite fille de l'âge de Marie doit
être au lit à cette heure-là. Moi, je ne veux surtout
pas la contredire, Fabienne. J'l'aime encore. C'est elle qui m'a quitté,
mais moi, je l'aime encore. " Tu traînes toujours, tu devrais
te bouger ", qu'elle me disait souvent. Mais moi, j'avais pour
habitude d'attendre. Le dernier de la liste depuis trente ans, ça
crée des automatismes. Mais j'avais beau attendre, rien ne venait
et le RMI nous tenait loin de la vie dont elle rêvait, ma Fabienne.
Mais ce n'est plus ma Fabienne, il faut que je m'y résigne. Il
me reste Marie, à moi pour la vie. Ca, on pourra pas me le prendre.
Et ma pièce à la main, j'attends que le type au nom qui
commence par une lettre entre a et y, le veinard, termine sa conversation.
Si seulement j'avais du travail, j'aurais pu recharger mon portable
et je serais en train de parler à Marie. Mais si j'avais du travail,
Fabienne m'aimerait peut-être encore. " Cependant, avec un
portable à carte, vous restez joignable pendant six mois, même
après l'épuisement de votre crédit temps, monsieur
". C'est moi qui suis épuisé trou du cul ! Comme
si je pouvais patienter six mois que ma fille m'appelle pour que je
lui dise bonsoir. Patienter, se contenter de ce qui vient, de ce qui
reste, de rien du tout. C'est le triste destin du dernier de la liste.
Les premiers
seront les derniers et inversement. Deux types se sont rangés
derrière moi. Sans doute Zymachin et Zytruc. J'entre enfin dans
la cabine. C'est une cabine à carte. Je reste comme un con avec
ma pièce à la main, à chercher désespérément
du regard une fente improbable. Déjà le suivant s'impatiente
et tape à la porte de la cabine. Il est vingt heures passées
de vingt-cinq minutes et je n'ai pas dit bonsoir à Marie. C'est
pourtant tout ce qu'il me reste. C'est tout ce que je peux lui offrir.
" Bonne nuit ma chérie. Papa t'aime très fort ".
Je traîne déjà les pieds vers je ne sais où.
Il est trop tard pour trouver un foyer d'accueil pour la nuit. Ce soir,
je dormirai sur un banc. Ca me va bien avec mon nom à coucher
dehors.
Mon portable sonne. " Allo papa ? " Ma bouffée d'air
quotidienne me monte au cerveau d'un seul coup, comme si la bouche du
métro où je passe mes jours me recrachait au sommet de
l'Himalaya. Pourvu que la batterie tienne le coup.
J'embrasse ma fille et lui souhaite de beaux rêves.
Je suis
joignable pendant six mois après l'épuisement de mon crédit
temps. Et après ?
Je continue de glisser, dans l'indifférence, en m'accrochant
à toi, Marie. Il y a urgence. A mon sens. Mais tout le monde
s'en fout.
JC.L