Ça
se passait toujours le mardi. Le soir. Il n’y avait aucune explication
ésotérique à tout cela, rien non plus en relation
avec le passage hebdomadaire d’une comète surexcitée
qui rassemblerait tous les gars du coin au bar des frères Tappedur.
C’était pas leur vrai nom bien sûr et c’était
pas leur bar non plus, mais ils étaient là, faisaient
partie du décor. On se donnait rendez-vous là-bas sans
même les nommer. « T’en seras ? » Et ils en
étaient tous sans se poser de questions, chaque mardi soir parce
que le mercredi, c’était le jour des enfants et que du
coup, ces sales mioches avaient l’autorisation de se coucher tard.
Soirée d’enfer en perspective qui finirait à coups
de taloches. Autant se barrer et passer la soirée entre hommes.
Ils débarquaient dès le début de la soirée,
vers huit heures. Ils ne venaient pas parler, juste boire, charger chaque
parcelle de leur corps noueux de suffisamment d’alcool pour anesthésier
la douleur. Personne n’échangeait un mot, on n’était
pas là pour ça. Les seules paroles qui résonnaient,
c’étaient les commandes. Des alcools forts de préférence,
des choses capables d’atteindre leur but à coup sûr,
pas des boissons de soif qui font pisser et bousillent l’estomac
avant même de vous troubler la vue. Et puis aussi, fallait que
ça percute vite parce que ça pouvait démarrer à
tout moment. Le minutage n’était pas précis.
Ils attendaient tous ce moment avec impatience, comme ils avaient attendu
leur mardi soir depuis la semaine précédente, quand courbaturés
de douleur et le visage tuméfié, ils étaient repartis
bras dessus, bras dessous en se remémorant les meilleurs moments
de la soirée. C’était leur soupape. Toute la semaine,
ils supportaient les brimades des contremaîtres, il leur fallait
ce moment où ils pouvaient tout lâcher : la rancœur
accumulée, les humiliations avalées mais pas digérées.
Et s’ils n’avaient rien à évacuer, ils venaient
quand même au cas où, en prévision, parce qu’ils
attendaient tous ce moment et qu’il n’était pas question
de le rater.
Ça commençait toujours de la même façon.
Jimmy le serveur, l’un des frères Tappedur, regardait d’un
mauvais œil son frère qui sirotait son whisky à l’autre
bout du comptoir. Il astiquait ses verres à bière mais
n’y était pas vraiment, il savait qu’il ne se passerait
pas longtemps avant que n’explosât la salle de bar. Son
frère, ses longs cheveux gras rabattus sur les yeux semblait
n’être là pour personne. La tête penchée
en avant, il donnait l’impression d’être sur le point
de s’endormir. On l’entendait alors renifler bruyamment.
Il rabattait ses cheveux en arrière et se dressant sur son tabouret,
il se mettait à gueuler :
- Hé, Jimmy, fils de pute, sers moi donc un autre whisky, et
du pur malt pas ton blended de merde.
La salle s’animait à ce signal. C’était pourtant
vrai que la mère de Jimmy était une pute ; elle taillait
des pipes à cinquante balles dans les douches du foyer SONACOTRA
sur le boulevard au bout des docks, mais Jimmy n’assumait pas
et son frère n’avait rien trouvé d’autre pour renouer
le dialogue. Des coups de poings dans la gueule, c’est tout ce
qu’ils échangeaient depuis que le frère de Jimmy
avait foutu sa mère sur le trottoir. A l’âge qu’elle
avait, ce qu’elle rapportait suffisait tout juste à payer
le loyer de la vieille baraque dans laquelle ils vivaient, tous les
trois sans jamais échanger un mot.
Dès que le frère avait terminé sa phrase, Jimmy
balançait ce qu’il avait dans les mains et sautait par-dessus
le comptoir pour lui péter sa grande gueule. Le frangin souriait
alors de sa bouche édentée, remontait son bénard
trop grand et filait dans l’arrière cour. C’est toujours
là que ça se passait. Tout le monde suivait dans un brouhaha
enthousiaste. Jimmy attendait son frère et lui décochait
une droite dès qu’il passait la porte. Ce dernier aurait
bien pu esquiver mais il attendait ça, c’était pour
ça qu’il était venu, pour enfin sentir son petit
frère de plus près. Ca le mettait en joie, il souriait
à chaque coup, exposant les quelques dents que Jimmy ne lui avait
pas encore cassées.
Les autres autour attendaient le signal : ils n’entraient jamais
en scène avant, ce moment où le grand frère, sonné
par la demi douzaine de droites qu’il venait de recevoir, balançait
un uppercut à Jimmy. Ensuite, tout devenait très confus.
On ne distinguait pas vraiment ceux qui étaient pour Jimmy de
ceux qui étaient pour le grand frère. Ils se tapaient
dessus dans la minuscule arrière cour jusqu’à épuisement,
jusqu’à ce que l’alcool ingurgité ne suffise
plus à endormir la douleur des coups reçus. Fourbu, mais
déchargés de leurs rancoeurs, ils retournaient tous chez
eux dans l’attente de la prochaine soirée au bar des frères
Tappedur, le mardi suivant, parce que le mercredi c’est le jour
des enfants.
Bernard
Jambert