Voilà
des semaines qu’elle se rongeait les sangs – les ongles
aussi, et cela se voyait : le bout de ses dix doigts était réduit
à un boudin de chair meurtrie, rougeoyante et couverte de squames
; un boudin charnu qui, sans merci, avait presque entièrement
supplanté la mince couche cornée qu’elle se plaisait
tant à soigner jadis. Pas un jour sans qu’elle en peaufine
l’ovale, repoussant avec une minutie d’horloger les petites
peaux qui en mangeaient la base, et s’amusant, de temps à
autre, à la recouvrir de laque brillante. Mais elle n’aimait
rien tant qu’arborer ses ongles au naturel : leur teinte rose
mauve était à ses yeux la perfection même, et les
soins jaloux dont elle les entourait leur conférait un lustre,
un poli dont peu de femmes pouvaient se vanter.
Cette attention confinant à la manie, à l’obsession,
ne l’avait pas empêchée de sombrer dans l’onychophagie
la plus enragée. Elle avait d’abord commencé par
perdre le sommeil. Insidieusement, ses nuits s’étaient
écourtées. D’une heure, puis de deux… aujourd’hui
elle parvenait tout juste à dormir trois heures. Trois petites
heures qui ne la reposaient pas et lui laissaient les yeux rougis, bouffis
– comme deux brûlures à vif au milieu de son visage
fripé de fatigue. Les applications de tranches de pomme de terre
fraîche étaient aussi inefficaces que pouvaient l’être
des lamentations sans fin.
Faute de savoir y remédier il avait bien fallu qu’elle
se résigne à sa mine de papier froissé, qui allait
de pair avec une démarche lasse et la courbure affaissée
de tout sa personne – elle dont le port de reine faisait l’admiration
de ses collègues (« Non, non, je vous assure, c’est
totalement naturel chez moi, je-ne-fais-pas-la-moindre-gymnastique !
» avait-elle coutume de marteler à qui voulait l’entendre).
Puis elle avait commencé à porter les doigts à
sa bouche, à les mordiller. De suçottements en serrements
de mâchoire elle en était venue à coupiller de petits
morceaux d’ongle. Tchac, tchac, tchac… Ses nuits d’abord,
sa prestance, ses ongles enfin, tout s’était donc érodé,
usé. Délabré miette à miette.
Et tout ça parce qu’il était parti. Un beau matin
sans crier gare, abandonnant une lettre sibylline sur le meuble de l’entrée.
Une lettre laconique qui n’expliquait rien et disait « Adieu
– au revoir peut-être si tel est le destin… ».
Ah, n’aurait-il pas pu s’en tenir au premier mot ? Un adieu
abrupt eût été si simple ! on s’effondre plus
bas que terre, ensuite on se relève et on survit, ou on meurt.
Là, comme ça, avachi sur soi. Y a plus qu’à
balayer les restes. Pas besoin de chercher un pourquoi ou un comment
– rien à comprendre : « adieu », c’est
fermé comme une prison, ça interdit toute incursion dans
les incertitudes et les questionnements. Quand il surgit, ce mot si
dur, il faut s’en contenter – lui résister ou y succomber.
Mais il avait écrit « au revoir peut-être »…
PEUT-ÊTRE ! il avait pris soin d’entrouvrir une infime fenêtre
dans la noirceur compacte de la solitude qu’il lui jetait à
la face. Une brèche ô combien maudite par laquelle l’espoir
– ce cancer des gens qui attendent – eut tôt fait
de s’engouffrer. Effectivement, peut-être que… Alors
pas question de bouger de là, de pousser la porte et puis de
continuer à vivre sans lui. Pas question de lui tourner le dos.
Il avait écrit « au revoir peut-être », bon
sang de bonsoir ! et sortir de là, ne serait-ce qu’une
minute, c’eût été gâcher la moindre
chance d’assister à son retour – cette éventualité
cachée là, tapie dans le recoin le plus secret de ce «
peut-être », de cet « au revoir PEUT-ÊTRE ».
C’eût été renoncer à la perspective
d’entendre retentir la sonnette puis de voir sa silhouette dans
l’encadrement de la porte, en contre-jour, comme nimbée
d’une aura – la lueur du miracle enfin survenu… (oh,
l’image était si précise qu’en tendant la
main elle crut un instant pourvoir palper son corps, la densité
rassurante de son corps athlétique à nouveau là
tout près…) Oui, c’était la meilleure solution
: il lui fallait rester là, et surtout ne pas bouger d’un
cheveu. Au cas où…
Au fil des heures, des jours, elle s’était tassée
davantage, abandonnant autour d’elle papiers gras, épluchures
– les reliefs de tout ce qu’elle consentait à grignoter.
Que diable il ne fallait pas mourir : c’eût été
ne pas avoir entendu son « peut-être », ne pas avoir
vu la toute petite fenêtre qu’il avait pris soin d’entrouvrir
dans la monstruosité de son départ.
Elle en avait fini avec ses ongles : elle les dévorait à
un tel rythme qu’ils n’avaient plus le temps de repousser.
L’extrémité de chacun de ses doigts virait au moignon
mâché et sanguinolent. Mais ça n’avait pas
d’importance. Rien n’avait d’importance hormis son
attente. Jusqu’au moment où son corps tout entier s’électrifia,
se déplia comme traversé par la foudre. On avait frappé
à la porte. On ? Mais non ! Lui ! c’était lui !
ce ne pouvait être que lui ! l’insupportable « peut-être
» s’effaçait et il était de retour.
Pleurant de joie et de soulagement, elle se rua vers la porte, l’ouvrit
toute grande et… non, pas du tout ; vous n’y êtes
pas du tout, mais alors, pas du tout ! Ça, c’est le happy
end classique, le truc que tout le monde ou presque attend. Mais notre
héroïne déteste les attendus – littéraires
ou autres. En fait, elle a réalisé, du fin fond de son
effondrement, que le retrouver risquait d’être pire encore
que d’avoir eu à subir son absence. Plus rien, plus personne
à attendre ! c’était, sinon la mort à coup
sûr, du moins la platitude d’une existence comblée.
Son instinct de survie parla tout haut. Elle entendit bien frapper à
nouveau, puis retentir la sonnette, une fois, deux fois… mais
elle tourna les talons puis s’enferma dans la salle d’eau,
histoire de ravaler un peu sa façade ravagée.
Isabelle Roche