Patrice
Blang est d’une humeur étrange depuis ce matin. Il s'est
levé avec un horrible mal de crâne, et trois cachets d'aspirine
effervescents n'ont pas réussi à le remettre d’aplomb.
- T'as pas bonne mine, toi ! lui a fait remarquer Elise en sortant comme
un courant d'air de la salle de bains.
D'habitude, il aurait eu une réplique amusante, aurait donné
une claque amicale sur les fesses de sa femme en lui assurant qu'elle,
par contre, se portait bien, mais il ne parvint pas à se départir
de sa mauvaise humeur et ne dit rien. Quelque chose ne tournait pas
rond.
« T'as l'air salement préoccupé ! lui lança
Elise de la chambre. Si tu veux, on ne va pas en ville ! »
- Non, non, au contraire, ça me fera du bien, mentit Patrice,
qui ne reconnaissait pas son visage dans la glace. D'ailleurs, ça
va déjà mieux.
Ses traits étaient tirés, ses joues creuses et ses yeux
brillaient d'un éclat maladif. Elise adore faire les magasins.
Patrice déteste les samedis. Toute la semaine, c'est le samedi
qu'Elise attend avec impatience. Pour faire les magasins. Pas question
de grâce matinée ou de traîner en slip et en chaussettes
dans la maison. La migraine n’était pas non plus un prétexte
valable pour éviter la corvée. Patrice ne voulait pas
lui gâcher son plaisir ; il affecta de sourire et promit de ne
pas jouer les boulets. De ne pas l’attendre comme un poids mort
devant les vitrines. Elise a besoin d'entrain et d’avis enthousiastes
quand elle fait les magasins.
Patrice marche d'un pas absent. Elise est entrée dans la boutique
de lingerie où il ne l'accompagne presque jamais. Etre le seul
homme au milieu de toutes ces femmes à évoluer parmi des
piles de soutiens-gorge et de petites culottes, ça le met toujours
mal à l'aise. Profitant de ce bref moment de répit, il
prend une cigarette dans son paquet. Il ne trouve pas le briquet, qu'il
s'attendait à dénicher dans la poche revolver de son pantalon.
Rien. Ni dans une poche, ni dans l'autre. Ses doigts fouillent. Rien.
Pas même une pièce de monnaie à tripoter. Patrice
s'arrête devant un magasin d’antiquités tout en portant
mécaniquement la cigarette à sa bouche. Un objet dans
la vitrine attire particulièrement son attention. C'est un vieil
agenda de 1999. Il est ouvert à la page du samedi 6 août.
Vous voulez du feu ? Patrice se retourne. Un crâne lisse enflammé
par le soleil. Je m'apprêtais à ranger mes allumettes,
quand je vous ai vu, là, avec votre cigarette dans la bouche.
Je me suis dit que vous essayiez peut-être d'arrêter de
fumer, ou alors que vous n'aviez pas de feu... Il fait beau. Le ciel
a été peint d'une seule couche. Un bleu surnaturel. Une
impression impossible à rendre. Patrice Blang a rencontré
Elise un 18 octobre. Il n'y a rien de pire que de ne pas avoir de cigarette
ou de feu quand on a envie de fumer... Ce jour-là, ils vont au
restaurant. Mais je vois bien que je vous rase. Vous voulez du feu ?
Ce vieux chauve l'emmerde. Les femmes ont des tenues légères
qui soulignent leur ingénuité. Patrice est né le
6 août 1945.
- Oui, merci, répond-il, avant de se remettre à marcher.
Il marche pour éviter de s'appesantir sur les choses, sans toutefois
réussir à chasser son humeur de chien. Il a eu quarante-huit
ans et ça ne l'enchante pas du tout. Il commence à prendre
du ventre, à somnoler après le déjeuner et les
premiers cheveux blancs ont fait leur apparition. Elise ne dit rien,
mais peut-être le trouve-t-elle moins drôle, moins brillant,
moins vigoureux... Il existe de bons cachets pour bander, mais c'est
pas pareil. Décidément, la bonne humeur et la beauté
lui échappent aujourd'hui. Les cendres s'éparpillent sur
son pantalon. « J’en ai marre d’attendre ! »
maugrée-t-il.
Il jette son mégot dans la rue et colle un nouveau tube de tabac
entre ses lèvres. Sa gorge est sèche, comme brûlée.
Il déteste les samedis. Il faut faire les cent pas devant les
magasins, aller et venir mille fois dans les rayons, attendre devant
les cabines d'essayage, aller changer la taille ou la couleur d'un article.
Patrice met machinalement la main dans la poche revolver de son pantalon.
Ses doigts butent sur un objet oblong dont ils se saisissent aussitôt.
Tout à l'heure, il aura mal cherché.
Il va pour allumer sa cigarette quand un touriste japonais l'interpelle
:
- Excusez-moi, monsieur, s'il vous plaît, pourriez-vous me prendre
en photo devant cet immeuble ?
Son français est impeccable, limpide, sans accent. Il désigne
son appareil et la façade d'une maison d’un mouvement de
tête. Avec ce ciel et ce soleil, cette luminosité particulière,
la photo sera bonne. Patrice accepte. Il n'est pas très doué
pour la photographie, mais le touriste japonais le conseille, lui indique
où et comment se placer. Patrice s'agenouille pour bien cadrer
la photo et c'est à son tour de faire des signes. Marguerite
Duras a vécu dix ans dans cette maison, c'est écrit sur
une plaque :
Marguerite DURAS
Ecrivain et cinéaste française
Auteur d'Hiroshima mon amour
a vécu dix ans dans cette maison
Patrice voit cette plaque pour la première fois alors qu'il attend
devant tous les samedis. Il ne se souvient pas d’avoir vu un film
d’elle. Il en a presque honte. A-t-elle reçu le prix Nobel
ou la Palme d’or ? Patrice Blang ne sait vraiment pas. Ce touriste
japonais, lui, connaît sûrement toute son œuvre. Cette
Duras devait être une grande dame pour qu’un étranger
veuille être pris en photo devant sa maison. Le touriste japonais
a rentré la tête dans ses épaules et ne bouge plus.
Il fixe l'objectif et affiche un sourire empreint d'émotion et
de respect. Un avion passe dans le ciel. Deux traînées
blanches sous le soleil.
Patrice appuie sur le bouton et cet instant est figé à
jamais sur la pellicule.
Le touriste japonais le remercie. C’est à ce moment qu’Elise
quitte la boutique de lingerie, les bras chargés de sacs et de
paquets. Elle cherche Patrice du regard, le voit et se dirige vers lui :
- Ça va ? demande-t-elle. Tu n’as pas trop attendu ?
Rodolphe
Bleger