Moi je voulais pas venir mais on m'a demandé de venir. On m'a demandé de venir et maintenant que je suis là on me fait attendre. C'est un peu comme quand quelqu'un vous téléphone et vous balance ensuite la musique qui tourne en boucle sur son central téléphonique, un truc tellement redondant qu’il s’est fait recaler par les ascenseurs. Mais bon, passe encore de se coltiner la 8ème Symphonie de je ne sais quel austro-hongrois quand on tente désespérément de joindre Gaz de France ou les ASSEDICS. C'est énervant, mais il y a un enjeu, alors on fait l'effort de patienter. D'ailleurs, c'est un bon moyen de catégoriser les gens. Les boucles musicales qui traînent au bout de ces lignes sont conçues pour s'enrouler autour de votre appareil auditif et s'incruster dans la mémoire cache de votre cerveau pour la journée. Des noeuds coulants d’harmoniques qui squattent une zone basse du cortex. Ce qui fait qu’on peut facilement catégoriser les gens selon ce qu’ils chantonnent à certains moments de la journée. Vers 10H, dans les transports en commun, on peut aisément deviner que la jeune femme qui est assise en face de soi a tenté de joindre le service contentieux de l’administration fiscale en l’écoutant murmurer le Boléro de Ravel, la version orchestrée par David Seberg, interprétée par le Philharmonique de Vienne et éditée chez Carrère. Les variations sont infimes par rapport à une autre interprétation, mais si on fait vraiment attention… Après, il faut savoir que cette version est le « disque » officiel de l’attente au service contentieux de l’administration fiscale, ça demande des recherches. Ensuite, vers 14h30, quand il revient de la cantine en sifflotant, on peut remarquer que son collègue a passé un coup de fil au Laboratoire Beauséjour, section vénérologie (Eia Mater Estud Agas, Rossini, un peu glauque pour un labo) et réaliser que les séminaires en province coûtent chers à la Sécurité Sociale et à la vie de couple. Plus tard, vers 18H30, toujours dans les transports en commun, si on a de la chance on retrouve la même jeune femme que le matin, et on reconnaît une version enjouée du Eia Mater Estud Agas. De là on peut échafauder une théorie : la jeune femme que vous avez en face de vous couche avec votre collègue de bureau parce qu’elle a des problèmes pour régler son troisième tiers. Elle pensait avoir chopé une saloperie vénérienne, mais heureusement, il n’en est rien. Ce n’est que de l’imagination, mais ça fait passer le temps dans les transports en commun autrement plus efficacement qu’en laissant tourner en boucle une musique d’attente qu’on a entendu sur le serveur vocal de l’institut médico-légal. Et si vous êtes musicien, vous pourrez toujours en faire une chanson. Le problème avec l’imagination qui fait passer le temps, c’est que les idées s’incrustent. On a beau se répéter que c’est de la fiction, du mensonge, les mauvaises pensées sont pires que les musiques d’attentes niveau degré d’emprise. De vrais mollusques sur les rochers gris de la cervelle. J’avais beau me dire que les images qui me traversaient la tête n’étaient que des errances destinées à perdre le temps qui passe, ça ne changeait rien. Le temps passe son temps à se perdre et nous paume sur le même chemin.

Tout a commencé avec une flûte traversière qui m’a traversée l’esprit. Plus exactement le souvenir d’un morceau interprété par une flûte traversière sur le répondeur de l’Hôtel Beauséjour (il appartient au même groupe que le labo). Le petit morceau qui n’a pas d’autre raison d’être que de vous faire patienter le temps qu’on vérifie votre réservation. Ma femme, ma jeune et jolie femme n’a pas cessé de le chantonner hier soir, durant tout le repas. Avec une légère, très légère variation par rapport à celle dont m’avait gratifié mon collègue le plus proche, tout l’après midi. Il se trouve que c’est aussi mon meilleur ami. Environ 15 ans de perdus ensemble au service contentieux de l’administration fiscale, dans l’immeuble qui est en face de celui du Groupe Beauséjour. A force de passer son temps à attendre, mon cerveau a développé des réflexes conditionnés. Parmi ceux là, la construction d’histoires abracadabrantes basées uniquement sur la conjonction d’éléments disparates. Mon meilleur ami et ma femme qui gazouillent la même mélodie d’hôtel spécialisé dans le 5 à 7, forcément en mathématique de la jalousie ça ne fait ni 1 ni 2. J’ai patienté toute ma vie. Au téléphone, à la Sécu, au Labo Beauséjour et devant l’hôtel du même nom. J’ai pris très rapidement la décision ne pas attendre jusqu’à la fin du repas.

Ma femme et mon meilleur ont disparu très peu de temps après. Lui sur le chemin d’un séminaire en province d’après sa femme, elle sur la route d’un week-end chez sa mère d’après ce qu’elle m’avait dit. Mais par le plus grand des hasards, tous les deux dans le même véhicule aux freins sectionnés qui roulait trop vite vers l’hôtel Beauséjour. L’institut médico-légal m’a téléphoné, m’a mis en attente, et m’a demandé de venir identifier ma femme. Là je suis dans la salle d’attente. Il y a une chanson qui me trotte dans la tête, qui accélère et qui frise le galop. La chanson du répondeur de l’institut, celle qu’ils vous font entendre pendant qu’ils vérifient quel locataire de leurs chambres frigorifiées a un rapport avec vous. Je sens que cette chanson va me hanter toute ma vie, occuper tout mon temps libre et que je vais apprendre à la détester de tout mon cœur.

Cette chanson, c’est « Avec le temps… ».

Licento Forrez