antidata n°11 - le dernier



 

 

Il y a urgence. Cela ne veut rien dire. Urgence pour qui ? Chacun voit l'affaire de son œil, de sa vie, par le petit bout de la lorgnette ou pas du tout. Et j'en fais les frais. Je suis en train de glisser et personne ne voit rien. Il y a urgence et cela n'intéresse que moi. Pourtant, il y a urgence. A mon sens.

Ce soir, il y a la queue à la cabine téléphonique. Putain, ça tombe toujours mal ! J'ai plus d'unité sur mon portable. Ca aussi, ça me servira de leçon. Toujours faire au moins cher, à court terme. " Non, non j'vais plutôt prendre un téléphone à carte, j'téléphone pas beaucoup ", j'avais dit au vendeur. Et maintenant, avec ma carte de crédit bloquée, j'ai l'air d'un con avec mon téléphone portable. Impossible de le recharger. Si j'avais pris un forfait, il me resterait du temps de communication avant qu'ils ne s'aperçoivent de mon insolvabilité. J'aurais eu le temps de voir venir. " Cependant, avec un portable à carte vous restez joignable pendant six mois, même après l'épuisement de votre crédit temps ", m'avait dit le vendeur. Je suis joignable ! La belle affaire ! C'est moi qui ai besoin d'appeler. Et cette putain de file d'attente qui n'avance pas. Je suis le dernier de la file. Trois gusses devant moi. Chacun avec son urgence. On est tous arrivé en même temps, et on voulait tous être le premier, alors on s'est disputé et le plus fourbe en a profité pour nous passer devant. " On a qu'à tirer au sort pour le prochain ", j'ai dit. J'ai sorti ma pièce. Mais un des deux autres a suggéré de jouer l'affaire à l'ordre alphabétique. Ca lui a bien plu au second. Et je me suis fait baiser, une fois de plus. A ce jeu-là, j'ai toujours été le dernier.

Je m'appelle Zybiersky. Antoine Zybiersky. L'éternel dernier de la liste depuis le cours préparatoire. Cela avait parfois du bon. Ca laissait le temps de réviser sa poésie quand l'instituteur suivait la liste le jour de l'interrogation, mais j'étais toujours le dernier à monter dans l'autocar le jour de la sortie de fin d'année. Je me retrouvais à coup sûr assis à côté de l'instit. Je n'ai jamais eu droit aux conneries de la banquette arrière. Ils avaient l'air de bien se poiler les autres. Alors résigné ce soir encore, je me suis mis en dernière position, moi, le dernier de la liste. Et j'attends que chacune des personnes qui me précèdent raconte sa vie, déclare sa flamme, annonce son petit malheur. Moi, je veux juste embrasser Marie, avant qu'elle ne s'endorme. Il ne faut pas tarder. Bientôt vingt heures trente. Fabienne est très stricte sur ce principe. Une petite fille de l'âge de Marie doit être au lit à cette heure-là. Moi, je ne veux surtout pas la contredire, Fabienne. J'l'aime encore. C'est elle qui m'a quitté, mais moi, je l'aime encore. " Tu traînes toujours, tu devrais te bouger ", qu'elle me disait souvent. Mais moi, j'avais pour habitude d'attendre. Le dernier de la liste depuis trente ans, ça crée des automatismes. Mais j'avais beau attendre, rien ne venait et le RMI nous tenait loin de la vie dont elle rêvait, ma Fabienne. Mais ce n'est plus ma Fabienne, il faut que je m'y résigne. Il me reste Marie, à moi pour la vie. Ca, on pourra pas me le prendre. Et ma pièce à la main, j'attends que le type au nom qui commence par une lettre entre a et y, le veinard, termine sa conversation. Si seulement j'avais du travail, j'aurais pu recharger mon portable et je serais en train de parler à Marie. Mais si j'avais du travail, Fabienne m'aimerait peut-être encore. " Cependant, avec un portable à carte, vous restez joignable pendant six mois, même après l'épuisement de votre crédit temps, monsieur ". C'est moi qui suis épuisé trou du cul ! Comme si je pouvais patienter six mois que ma fille m'appelle pour que je lui dise bonsoir. Patienter, se contenter de ce qui vient, de ce qui reste, de rien du tout. C'est le triste destin du dernier de la liste.

Les premiers seront les derniers et inversement. Deux types se sont rangés derrière moi. Sans doute Zymachin et Zytruc. J'entre enfin dans la cabine. C'est une cabine à carte. Je reste comme un con avec ma pièce à la main, à chercher désespérément du regard une fente improbable. Déjà le suivant s'impatiente et tape à la porte de la cabine. Il est vingt heures passées de vingt-cinq minutes et je n'ai pas dit bonsoir à Marie. C'est pourtant tout ce qu'il me reste. C'est tout ce que je peux lui offrir. " Bonne nuit ma chérie. Papa t'aime très fort ". Je traîne déjà les pieds vers je ne sais où. Il est trop tard pour trouver un foyer d'accueil pour la nuit. Ce soir, je dormirai sur un banc. Ca me va bien avec mon nom à coucher dehors.
Mon portable sonne. " Allo papa ? " Ma bouffée d'air quotidienne me monte au cerveau d'un seul coup, comme si la bouche du métro où je passe mes jours me recrachait au sommet de l'Himalaya. Pourvu que la batterie tienne le coup.
J'embrasse ma fille et lui souhaite de beaux rêves.

Je suis joignable pendant six mois après l'épuisement de mon crédit temps. Et après ?
Je continue de glisser, dans l'indifférence, en m'accrochant à toi, Marie. Il y a urgence. A mon sens. Mais tout le monde s'en fout.


JC.L

 

 


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