Je dois tendre l'oreille pour entendre ce qu'il se passe
dans la cuisine. Une belle cuisine aménagée. Un cadeau
de Lubin.
" Mets plus de beurre dans le moule ! Passe bien avec tes doigts.
- C'est crado !
- Comment ça, c'est crado ? C'est que du beurre. "
Tchap a le don d'exaspérer son père. Comme tous les ados,
je crois.
" J'ai pas envie de faire ta galette. J'ai passé l'âge.
C'est naze les galettes ! "
J'écarquille les yeux pour essayer de les voir. Je ne vois rien.
Tchap doit tirer une tronche de six pieds. Il renâcle toujours
pour tout. Lubin lui jette des regards mauvais. Il ne supporte pas qu'on
lui tienne tête.
" Qui c'est le père dans cette baraque ? Qui c'est qui décide
ici ? Tu vas beurrer ce moule et fermer ta gueule, vu ? Et enlève
ce casque de walkman, la dernière fois que je te le dis ! "
J'imagine que Tchap baisse les yeux et se met à beurrer le moule.
En pensant des choses terribles sur son père. Je ne sais plus
quoi faire pour que ces deux-là s'entendent. Ils ont des caractères
difficiles.
Je n'entends plus rien. Qu'est-ce qu'il se passe ?
Tchac ! Tchac ! Tchac-tchac ! Tchac !
Non !
Lubin coupe des pommes en rondelles. Il a été cuisinier,
autrefois. Avant d'être viré. Il a toujours eu le coup
de poing facile. Les clients qui critiquaient sa cuisine, il les attendait
sur le parking du restaurant.
" Qu'est-ce que je fais quand j'ai fini de beurrer le moule ?
- Qu'est-ce que je fais
Eh bien, monsieur le demeuré, on
étale la pâte. Ils vous apprennent quoi à l'école
?
- J'ai rien dit ! T'es pas obligé de m'insulter !
- J'ai rien dit
Je t'ai déjà dit de la boucler,
morveux !
- Si c'est comme ça, je me casse !
- T'iras nulle part ! a crié Lubin. Tu étales cette putain
de pâte et tu la boucles ! "
Tchap a donné un coup de pied dans la porte du placard. Il doit
être rouge de rage. Lui aussi a le sang bouillant. Je t'en prie,
calme toi, mon chéri. Ne mets pas ton père en colère.
Il a perdu son boulot. Il faut le comprendre. C'est dur pour lui en
ce moment. Une mauvaise passe.
Tchac ! Tchac ! Tchac-tchac ! Tchac !
Qu'est-ce qu'ils fichent ! Si cette maudite vitre avait été
nettoyée !
" J'ai fini d'étaler la pâte ! Et oui j'en ai gardé
assez pour couvrir les pommes
- C'est ça, fais le malin. Attention avec les pommes ! Je ne
les ai pas coupées en rondelles pour que tu me les sagouines
!
- T'as qu'à le faire toi-même ! "
Non, Tchap, je t'en prie, n'énerve pas ton père. Il n'est
pas dans son assiette en ce moment.
" Je t'ai déjà dit de ne pas me parler sur ce ton
- Je fais ce que je veux, merde, j'en ai marre que tu me traites comme
un gamin et j'en ai rien à foutre de ta mauvaise humeur !
- Très bien. Je t'aurai prévenu. Mets la galette dans
le four et on va régler ça. "
Non ! Pas le four. N'approche pas du four, mon chéri. Ecoute-moi
! Pourquoi tu ne m'écoutes pas ? N'approche pas du four. Je ne
veux pas. Lubin ! Fais quelque chose. Empêche-le d'avancer. Qu'il
n'ouvre pas la porte
La porte s'est ouverte. Mon Tchap. Pauvre chéri. Je ne voulais
vraiment pas t'infliger ça. Je ne voulais pas que tu vois ta
mère dans cet état. Je voulais que tu gardes de moi un
bon souvenir. Pas cette vision d'horreur.
La galette est tombée sur le carrelage de la cuisine en faisant
un bruit mou.
Tchap ? Tchap ?
" Connasse ! Tu avais besoin de lui lancer un regard maternel.
La galette est fichue maintenant. Et me regarde pas comme ça
! "
Lubin ? Où est Tchap ? Qu'est-ce que tu as fait à Tchap
?
Lubin claque la porte du four.
" Pas la peine de faire la tête, ma chérie, tu vas
bientôt le revoir ton chouchou. "
Tchac ! Tchac ! Tchac-tchac ! Tchac !
R. B