antidata n°11 - le dernier



 

 

Aujourd'hui dimanche, la canicule fait rage. Le square est bondé, et un siège à l'ombre se conquiert de haute lutte. Le mien ne m'a pas coûté trop de peine. Voilà bien trois heures que je m'y prélasse sans m'occuper d'autre chose que de sentir la brise courir sur ma peau, de humer l'air du temps ou d'observer les allées et venues de mes contemporain(e)s. Dans cette quiétude un peu molle, il y a quelque chose qui m'intrigue. Ces deux chaises vides, oui, oui, celles-là, juste en face… Depuis que je suis là, aucun postérieur ne les a encore honorées de ses rotondités - et Dieu sait qu'il en est passé du monde, en trois heures de temps !
Elles n'ont pourtant pas l'air d'être plus moisies que les autres, ni plus sales… elles seraient même plutôt avenantes, à demi tournées l'une vers l'autre - on dirait des bras tendus -, bien à l'ombre dans ce repli de buisson… A croire qu'elles sont enduites de quelque fluide répulsif ! Peut-être bien un héritage de leurs derniers occupants, quelque chose de tragique, de terrible qu'ils auraient laissé traîner en partant…
Vous savez, ces suintements de blessures existentielles qui n'en finissent pas de cicatriser et qui répandent autour d'elles leurs poussières délétères… Ces sécrétions morbides que déposent alentour les pensées suicidaires, les amours malheureuses, les désespoirs divers et avariés… Ces squames d'âmes, ces particules de substance subtile qui se détachent de soi sans que l'on y prenne garde et que l'on abandonne ici et là sans même se gratter ni s'ébrouer…
Je ne vois pas d'autre raison à ce vide, devant moi, alors que la foule grouille tout autour : deux désespérés se sont assis sur ces chaises et s'y sont délestés de toute la désespérance dont débordaient leur âme et leur cœur. Elle s'est étalée là avec une telle densité que ses émanations ont détourné les candidats au repos. J'imagine qu'il y avait derrière cette tristesse une solitude insupportable, une envie de mourir, ou, à tout le moins, un désamour. Oui, un désamour, sûrement…
Comme je les devine, ces pauvres amants défaits, démolis, brisés, avachis sur leur siège sans se regarder, silencieux jusqu'à ce qu'il lui dise enfin :
- Dis, tu m'aimes ?
- Mmh… ?
- Je te demande si tu m'aimes…
- Ben…
- Mmh, je vois… tu te poses la même question que moi !
- C'est-à-dire que…
- Non, non, ne t'en fais pas, va ! Ne te donne pas le mal de répondre, de t'embrouiller… Je n'ai pas besoin de ta réponse pour comprendre…
- (soupir déchirant, nuancé de sanglots naissants)
- Ça va, ça va…Eh bien tant mieux, vois-tu, parce que moi, il y a beau temps que je ne t'aime plus ! Je ne t'en avais pas encore parlé mais il y a plusieurs mois que ça a commencé à s'infiltrer, à me tarauder. C'est devenu intolérable. Et cette heure que nous avons passée là, à deux, cette heure qu'au fond tu n'as pas comprise, cette heure disais-je, c'était la dernière. Notre dernière heure…maintenant, c'est toi pour toi et moi pour moi…
Il s'est levé, s'en est allé. Elle l'a regardé s'éloigner, a soupiré de nouveau puis est partie de son côté.
Un seul et même chemin devenu bifide… Une tragédie de tous les jours, comme doivent en connaître toutes les chaises de square, tous les bancs publics et qui les imprègne de mélancolie. Dommage que l'on se soit beaucoup plus inquiété de la mémoire de l'eau que de celle des bancs ou des chaises. On ne sait pas ce que l'on a perdu en négligeant cette question-là. Mais il y a fort à parier que si les chaises ont une mémoire, il en va d'elles comme de tous ceux qui possèdent cette faculté : elles finissent par la perdre.


I. R

 


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