Aujourd'hui dimanche, la canicule fait rage. Le square
est bondé, et un siège à l'ombre se conquiert de
haute lutte. Le mien ne m'a pas coûté trop de peine. Voilà
bien trois heures que je m'y prélasse sans m'occuper d'autre
chose que de sentir la brise courir sur ma peau, de humer l'air du temps
ou d'observer les allées et venues de mes contemporain(e)s. Dans
cette quiétude un peu molle, il y a quelque chose qui m'intrigue.
Ces deux chaises vides, oui, oui, celles-là, juste en face
Depuis que je suis là, aucun postérieur ne les a encore
honorées de ses rotondités - et Dieu sait qu'il en est
passé du monde, en trois heures de temps !
Elles n'ont pourtant pas l'air d'être plus moisies que les autres,
ni plus sales
elles seraient même plutôt avenantes,
à demi tournées l'une vers l'autre - on dirait des bras
tendus -, bien à l'ombre dans ce repli de buisson
A croire
qu'elles sont enduites de quelque fluide répulsif ! Peut-être
bien un héritage de leurs derniers occupants, quelque chose de
tragique, de terrible qu'ils auraient laissé traîner en
partant
Vous savez, ces suintements de blessures existentielles qui n'en finissent
pas de cicatriser et qui répandent autour d'elles leurs poussières
délétères
Ces sécrétions morbides
que déposent alentour les pensées suicidaires, les amours
malheureuses, les désespoirs divers et avariés
Ces
squames d'âmes, ces particules de substance subtile qui se détachent
de soi sans que l'on y prenne garde et que l'on abandonne ici et là
sans même se gratter ni s'ébrouer
Je ne vois pas d'autre raison à ce vide, devant moi, alors que
la foule grouille tout autour : deux désespérés
se sont assis sur ces chaises et s'y sont délestés de
toute la désespérance dont débordaient leur âme
et leur cur. Elle s'est étalée là avec une
telle densité que ses émanations ont détourné
les candidats au repos. J'imagine qu'il y avait derrière cette
tristesse une solitude insupportable, une envie de mourir, ou, à
tout le moins, un désamour. Oui, un désamour, sûrement
Comme je les devine, ces pauvres amants défaits, démolis,
brisés, avachis sur leur siège sans se regarder, silencieux
jusqu'à ce qu'il lui dise enfin :
- Dis, tu m'aimes ?
- Mmh
?
- Je te demande si tu m'aimes
- Ben
- Mmh, je vois
tu te poses la même question que moi !
- C'est-à-dire que
- Non, non, ne t'en fais pas, va ! Ne te donne pas le mal de répondre,
de t'embrouiller
Je n'ai pas besoin de ta réponse pour
comprendre
- (soupir déchirant, nuancé de sanglots naissants)
- Ça va, ça va
Eh bien tant mieux, vois-tu, parce
que moi, il y a beau temps que je ne t'aime plus ! Je ne t'en avais
pas encore parlé mais il y a plusieurs mois que ça a commencé
à s'infiltrer, à me tarauder. C'est devenu intolérable.
Et cette heure que nous avons passée là, à deux,
cette heure qu'au fond tu n'as pas comprise, cette heure disais-je,
c'était la dernière. Notre dernière heure
maintenant,
c'est toi pour toi et moi pour moi
Il s'est levé, s'en est allé. Elle l'a regardé
s'éloigner, a soupiré de nouveau puis est partie de son
côté.
Un seul et même chemin devenu bifide
Une tragédie
de tous les jours, comme doivent en connaître toutes les chaises
de square, tous les bancs publics et qui les imprègne de mélancolie.
Dommage que l'on se soit beaucoup plus inquiété de la
mémoire de l'eau que de celle des bancs ou des chaises. On ne
sait pas ce que l'on a perdu en négligeant cette question-là.
Mais il y a fort à parier que si les chaises ont une mémoire,
il en va d'elles comme de tous ceux qui possèdent cette faculté
: elles finissent par la perdre.
I. R