antidata n°11 - le dernier



 

 

Le Président enjambe la glissière de sécurité tandis que les voitures lancées sur le périphérique le frôlent. Il dégringole le talus humide, cherche à se retenir, à amortir sa chute, mais ne parvient qu'à se couvrir de boue et à se taillader la main sur un tesson de bouteille.
" Pourvu que je n'attrape pas le SIDA ! " maugrée-t-il.
La pluie qui ne cesse de tomber le trempe jusqu'aux os. Il scrute l'obscurité à la recherche d'un abri. Courir se réfugier sous le pont. Le remblai en béton au niveau du dernier pilier fera une maison parfaite. Le bruit des voitures qui passent au-dessus est assourdissant : le pont opère comme une caisse de résonance. L'impression d'être enfermé à l'intérieur d'un tambour. La migraine est instantanée.
Le Président se hisse sur le béton pour atteindre le pilier. Les semelles glissantes de ses chaussures de maître bottier en cuir de wapiti l'empêchent de franchir les quelques mètres qui le séparent du refuge. " J'aurais dû prendre mes pompes de rando ! " Il se déchausse, noue les lacets entre-eux et jette les chaussures sur son épaule. Ses chaussettes de soie indienne accrochent les cailloux de la paroi pentue sans se filer.
Il arrive enfin sur la plate-forme, où il a décidé de passer la nuit. Deux mètres carrés au moins. Un précédent locataire a oublié une foule d'objets hétéroclites et une bâche plastique transparente. Dans un pochon Intermarché il y a même des vêtements secs. Le Président se met tout nu, regarde son sexe flasque sans animosité. Avec cette pluie mordante, il ne faut guère espérer de miracle. Le survêtement ne lui va pas trop mal. La matière en est un peu rugueuse, mais bon, il n'est pas à une soirée de gala. Il aime bien les mondanités. Les femmes se déguisent en princesse pour lui plaire. Les invités ont des portefeuilles bien garnis et de la conversation. Il éternue. Renifle. Respire. Eternue de nouveau. L'abri dégage une insoutenable odeur d'urine.
" Hé ! Toi ! U'est-ce que tu fiches chez moi ? "
Le Président se retourne brusquement, les poings serrés le long du survêtement.
" T'as une invite ? T'as rien à foutre ici. Dégage ! "
Un vieillard hirsute jaillit prestement de l'obscurité. Il agite une bouteille de vin au-dessus de sa tête. Le Président le jauge d'un coup d'œil. Ce type-là n'est pas un vieillard. La ressemblance est pourtant frappante. Des traits tirés, creusés. Un nez boursouflé. Des paupières flasques. Des cheveux graisseux. Une allure brisée. Il a quarante ans au plus. Le Président se fait souvent avoir de la sorte quand il visite les industries. Bon nombre d'ouvriers ont tout du petit vieux. A chaque fois, il fait pouffer le ministre qui l'accompagne : " Avec des physiques pareils, pas étonnant que la productivité chute ! " Vraiment pas un profil de gagnant. Rien du surhomme. Pas du tout taillé pour engager les combats du monde. Pour donner de la grandeur aux choses.
" Qu'est-ce que t'attends, dégage ! J't'ai dit de dégager !
- T'as vu le temps ? hurle le Président pour couvrir le vacarme de la circulation et les battements ahurissants de sa migraine.
- Et alors ! T'as bien réussi à venir jusqu'ici, tu peux faire le chemin dans l'autre sens !
- Laisse-moi passer une nuit ici. J'ai un veston qui sèche, là. Tu ne voudrais pas que je parte avec ton survêtement ? "
Proposer de fausses alternatives. De la fiction. Insinuer le doute. Convaincre.
Le type semble peser le pour et le contre. Réfléchir, presque.
" Un peu de compagnie, ça peut pas faire de mal. Mais n'essaie pas de me jouer un sale tour ! "
Le Président s'assied à côté de son compagnon, qui lui passe la bouteille de vin.
" Tu n'aurais pas quelque chose de plus fort, j'ai une de ces migraines, de la coke ou un truc du genre ? "
Jean sourit :
" T'es pas au Palace, mon con ! "
Le Président s'esclaffe. S'offre une rasade de vin. La circulation du périphérique entre par sa bouche, lui déchire la gorge et les tympans. Il tombe raide.
Un soleil poussiéreux l'arrache du coma. Le vacarme bourdonne dans sa tête. Il repousse la bâche transparente. " Charmante attention ! " Mais son hôte est parti. " Matinal pour quelqu'un qui ne fait rien de ses journées ! " Une légère érection rend son salut au soleil.
Le Président met ses vêtements qui sont encore un peu mouillés. Attache ses lacets. Se laisse glisse le long de la paroi bétonnée. Escalade le talus. Enjambe la glissière de sécurité. Lève le bras.
" Taxi ! Taxi ! "
Une Mercédes s'arrête sur l'étroite bande d'arrêt d'urgence.
" Où est-ce que je vous dépose, Monsieur le Président ? "
Le Président fronce les sourcils :
- Vous m'avez reconnu ?
Le chauffeur jette un œil dans le rétroviseur :
- C'est vrai que vous avez l'air de sortir de boîte. Vous avez dû passer une nuit d'enfer.
- J'ai décidé de vivre comme le dernier de mes citoyens. Question de décence. Comment est-ce que je pourrais boire du Champagne quand le dernier de mes citoyens ne s'envoie qu'une abominable gnôle ? A moi de montrer l'exemple. D'orienter la vie vers un mieux être. De grandir chacun. D'organiser une économie de la dignité
- Nous sommes arrivés, Monsieur le Président.
- Combien je vous dois ?
- Soixante euros trente, mais pour vous on dira soixante. Je ne peux pas faire moins : j'ai un crédit pour la Benz et une famille. Vous savez ce que c'est.
Le Président acquiesce, fouille dans la poche intérieure de son veston griffé. La main ne trouve rien. Pourtant, il devrait être là son portefeuille en croco.
Il sourit. Son hôte se sera servi pendant la nuit.
Le Président se penche vers le chauffeur :
" Vous m'enverrez la facture ! "
Il sourit encore, se retourne et franchit les portes de son palais d'un pas joyeux. Sa migraine est partie.

R.B

 


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