Noé recompta encore, juste pour être vraiment
sûr. De nouveau, il tomba sur un chiffre impair. C'était
impossible, absolument impossible. Il devait y en avoir deux de chaque.
Un couple par espèce, deux spécimens par couple. Ce qui
donnait forcément un nombre pair. Essayez pour voir, multipliez
n'importe quel chiffre par deux, le résultat sera toujours un
chiffre pair. C'est
mathématique. Et bien que Noé
n'y connaisse rien en mathématiques, il savait quand même
bien que 2 fois X, quelle que soit la valeur de X, ça donnait
obligatoirement un nombre pair. Ca et sa table de 7, c'était
tout ce qui lui restait de l'école primaire. Il était
incapable de dériver une fonction, de calculer l'aire d'un triangle,
de faire une division sans calculatrice ou simplement d'additionner
deux nombres à deux chiffres sans compter sur ses doigts. Ce
qui n'avait pas empêché le Tout Puissant de lui demander
à lui, et pas à un prix Nobel de mathématiques,
de sauver toute la création du déluge. C'était
sans doute parce qu'il n'y avait pas de prix Nobel de mathématiques,
mais ça, Noé ne le savait pas. Tout ce qu'il savait, c'était
qu'un jour il avait reçu un fax lui demandant de faire deux ou
trois choses simples comme construire une arche capable d'accueillir
un couple de chaque créature vivante sur cette planète
ou faire une lessive pour partir avec des vêtements propres. Il
revoyait encore le post-it surréaliste qu'il avait collé
sur son frigo suite à ça : penser à construire
un bateau de la taille d'un centre commercial et mettre des chaussettes
de côté. D'abord il avait pensé qu'il devenait dingue.
Ensuite il s'était mis à pleuvoir sans discontinuer sur
toute la Terre. Tout le monde était d'accord pour dire que ce
n'était pas possible. Certains disaient même que ça
n'arrivait pas. Un scientifique avait affirmé à la télévision
qu'il ne pleuvait pas, que c'était une vue de l'esprit, une illusion
collective, un délire paranoïaque. Il avait attrapé
un rhume à force de passer son temps sous la flotte à
se persuader qu'il n'était pas mouillé. Noé avait
appelé ses parents pour les maudire de lui avoir donner un prénom
aussi débile et s'était mis à acheter du bois pour
fabriquer un bateau de la taille du Stade de France. Après avoir
réussi à fabriquer quelque chose ressemblant vaguement
à une planche à repasser, il laissa tomber et se planta
devant sa télé pour regarder du foot, ce qu'il faisait
tout le temps quand il se mettait à pleuvoir et qu'il ne pouvait
pas sortir. Voyant son manque de volonté et d'initiative le Créateur
lui fila un coup de main en faisant apparaître pile devant sa
maison un bateau de la taille de la tour Montparnasse. Noé commença
alors à se demander comment il allait battre le rappel d'un couple
de toutes les formes de vie existantes. Sa télé explosa
pile à ce moment là. Il avait de l'eau jusqu'aux chevilles
et un court-circuit venait de faire sauter son poste. Plus d'image,
plus de son. Du coup, il entendit caqueter à l'intérieur
du machin XXL qui lui gâchait le paysage. Noé grimpa sur
sa planche à repasser et se mit à pagayer à l'aide
d'une casserole. Les desseins du Très Haut sont impénétrables
et parfois d'un humour douteux puisque Noé ne savait même
pas nager. Il parvint cependant jusqu'au navire et trouva une porte.
A l'intérieur du bâtiment, il y avait une cellule pour
chaque espèce. Sur le tableau de bord du vaisseau, qui ressemblait
à celui de l'Enterprise dans Star Trek et auquel Noé ne
comprenait rien, il y avait une liste et un stylo. Posé sur la
liste, un perroquet jacassait en ayant l'air de se foutre de lui. Sur
la liste, devant chaque nom d'animal, une case à cocher. Noé
comprit qu'il était chargé de l'inventaire. Vu le nombre
de pages incroyable que comportait la liste, autant s'y mettre tout
de suite. L'opération lui avait pris trois jours. Et il était
tombé sur un nombre impair. Un nombre astronomique, énorme,
gigantesque, mais impair. Alors il avait recommencé. On en était
maintenant au milieu du sixième jour, Noé venait de terminer
et il retrouvait encore ce fichu nombre impair. Impossible de dire quel
animal manquait en plus. Ce sauvetage devenait plus compliqué
que prévu. D'autant plus qu'il ne voyait pas vraiment ce qu'il
pouvait faire. Le bateau flottait maintenant sur une mer d'huile étendue
d'un bout à l'autre de l'horizon. A moins que l'animal qui lui
manque ne soit un volatile qui ait réussi à battre des
ailes pendant une semaine sans s'arrêter pour le trouver, il ne
voyait pas trop ce qu'il pouvait espérer. Noé s'imaginait
en train d'essayer d'attraper un canard affolé avec du pain quand
on toqua à la porte. A son grand étonnement, Noé
ne fut pas vraiment étonné. Il commençait à
avoir l'habitude des blagues vaseuses du Très Drôle. C'était
probablement un coursier qui lui apportait l'hippopotame ou l'ornithorynque
qui manquait à sa collec. La question était de savoir
avec qui il ferait des échanges s'il avait des doubles. Quand
il ouvrit la porte, il se dit que le petit chat qu'on lui apportait
était tout joli tout mignon et que le coursier qui faisait la
livraison était pour le moins franchement bien gaulé.
- Excusez moi, je m'appelle Barbara, apparemment je suis la seule survivante
et je commence à fatiguer un peu là. Ce truc avance tout
seul depuis trois jours et il m'a amené ici.
Le truc en question était un canot pneumatique des pompiers de
Paris.
- Bonjour, je m'appelle
Dans les circonstances actuelles, s'il lui disait son vrai nom, elle
le prendrait pour un dingue et refuserait de monter à bord. C'était
un peu comme de tomber sur une femme qui vient de crever sur l'autoroute
et lui annoncer qu'on s'appelait Monsieur Pneu.
- Je m'appelle Jean Guy.
C'était le premier truc qui lui était venu à l'esprit.
Noé tendit la main à Barbara et l'aida à grimper.
Dés qu'elle fut à bord, le petit chat sauta sur le plancher
et se mit à cavaler en direction des quartiers des animaux. Noé
comprit que le dernier animal était à bord et qu'il était
temps de partir. Il se dirigea vers la salle de pilotage.
- Heu
Excusez moi monsieur Jean Guy mais mes bagages ?
- Pardon ?
- Oui, dans le canoë il y a mes bagages. Je pouvais pas partir
sans rien à me mettre quand même.
Effectivement, même Noé avait des affaires de rechange.
Mais les siennes n'occupaient pas la place d'un porte container. Dans
sa grande magnificence, le Très Marrant les avait en plus affligés
du poids exact correspondant au point de rupture des lombaires de Noé.
Il était bon pour un lumbago. Il traîna le milliard et
demi de sacs de Barbara jusque dans le bateau et reparti vers le poste
de commandement.
- Et ma cabine Jean Guy ? Où se trouve ma cabine ?
C'est vrai ça, où se trouvait sa cabine ? Noé eut
un flash. Il venait de comprendre pourquoi il y avait un lit double
dans sa cabine à lui. La compréhension des plans du Très
Comique lui tomba dessus comme une sac de charbon sur le dos d'un bougnat,
ce qui accentua son mal de dos en plus de lui filer mal à la
tête. Un couple de chaque, préservation des espèces,
repeuplement des terres asséchées une fois terminée
la grande lessive, etc, etc.
- Venez, c'est là-haut.
Noé accompagna Barbara sur le pont supérieur. La vue était
superbe. Il ne pleuvait plus maintenant et un soleil de vacances baignait
le décor d'une lumière chaude. Noé guida Barbara
jusqu'à la rambarde.
- C'est très joli, mais j'ai un petit peu mal à la tête
là Jean Guy, comme une sorte de migraine. Je voudrais juste prendre
un bain avec des bougies en lisant un magazine. Vous comprenez ? Vous
êtes non francophone peut être ?
Sans hésiter, Noé poussa Barbara par-dessus la rambarde.
Il n'attendit même pas de l'entendre faire plouf pour repartir
dans le centre de contrôle du bateau. Il prit une bière
dans le minibar et appuya sur le bouton rouge où était
gravé le mot départ. Le bateau s'ébranla et se
mit à avancer sur l'onde tranquille. Noé pensa que les
meilleures blagues sont toujours les plus courtes, que le Très
Hilarant n'avait qu'à pas lui avoir refilé le libre arbitre
et balança sa bière vide par-dessus son épaule
avant de partir à la recherche d'un poste de télé
pour capter un match de championnat.
R.P.