antidata n°11 - le dernier



 

 

Noé recompta encore, juste pour être vraiment sûr. De nouveau, il tomba sur un chiffre impair. C'était impossible, absolument impossible. Il devait y en avoir deux de chaque. Un couple par espèce, deux spécimens par couple. Ce qui donnait forcément un nombre pair. Essayez pour voir, multipliez n'importe quel chiffre par deux, le résultat sera toujours un chiffre pair. C'est… mathématique. Et bien que Noé n'y connaisse rien en mathématiques, il savait quand même bien que 2 fois X, quelle que soit la valeur de X, ça donnait obligatoirement un nombre pair. Ca et sa table de 7, c'était tout ce qui lui restait de l'école primaire. Il était incapable de dériver une fonction, de calculer l'aire d'un triangle, de faire une division sans calculatrice ou simplement d'additionner deux nombres à deux chiffres sans compter sur ses doigts. Ce qui n'avait pas empêché le Tout Puissant de lui demander à lui, et pas à un prix Nobel de mathématiques, de sauver toute la création du déluge. C'était sans doute parce qu'il n'y avait pas de prix Nobel de mathématiques, mais ça, Noé ne le savait pas. Tout ce qu'il savait, c'était qu'un jour il avait reçu un fax lui demandant de faire deux ou trois choses simples comme construire une arche capable d'accueillir un couple de chaque créature vivante sur cette planète ou faire une lessive pour partir avec des vêtements propres. Il revoyait encore le post-it surréaliste qu'il avait collé sur son frigo suite à ça : penser à construire un bateau de la taille d'un centre commercial et mettre des chaussettes de côté. D'abord il avait pensé qu'il devenait dingue. Ensuite il s'était mis à pleuvoir sans discontinuer sur toute la Terre. Tout le monde était d'accord pour dire que ce n'était pas possible. Certains disaient même que ça n'arrivait pas. Un scientifique avait affirmé à la télévision qu'il ne pleuvait pas, que c'était une vue de l'esprit, une illusion collective, un délire paranoïaque. Il avait attrapé un rhume à force de passer son temps sous la flotte à se persuader qu'il n'était pas mouillé. Noé avait appelé ses parents pour les maudire de lui avoir donner un prénom aussi débile et s'était mis à acheter du bois pour fabriquer un bateau de la taille du Stade de France. Après avoir réussi à fabriquer quelque chose ressemblant vaguement à une planche à repasser, il laissa tomber et se planta devant sa télé pour regarder du foot, ce qu'il faisait tout le temps quand il se mettait à pleuvoir et qu'il ne pouvait pas sortir. Voyant son manque de volonté et d'initiative le Créateur lui fila un coup de main en faisant apparaître pile devant sa maison un bateau de la taille de la tour Montparnasse. Noé commença alors à se demander comment il allait battre le rappel d'un couple de toutes les formes de vie existantes. Sa télé explosa pile à ce moment là. Il avait de l'eau jusqu'aux chevilles et un court-circuit venait de faire sauter son poste. Plus d'image, plus de son. Du coup, il entendit caqueter à l'intérieur du machin XXL qui lui gâchait le paysage. Noé grimpa sur sa planche à repasser et se mit à pagayer à l'aide d'une casserole. Les desseins du Très Haut sont impénétrables et parfois d'un humour douteux puisque Noé ne savait même pas nager. Il parvint cependant jusqu'au navire et trouva une porte. A l'intérieur du bâtiment, il y avait une cellule pour chaque espèce. Sur le tableau de bord du vaisseau, qui ressemblait à celui de l'Enterprise dans Star Trek et auquel Noé ne comprenait rien, il y avait une liste et un stylo. Posé sur la liste, un perroquet jacassait en ayant l'air de se foutre de lui. Sur la liste, devant chaque nom d'animal, une case à cocher. Noé comprit qu'il était chargé de l'inventaire. Vu le nombre de pages incroyable que comportait la liste, autant s'y mettre tout de suite. L'opération lui avait pris trois jours. Et il était tombé sur un nombre impair. Un nombre astronomique, énorme, gigantesque, mais impair. Alors il avait recommencé. On en était maintenant au milieu du sixième jour, Noé venait de terminer et il retrouvait encore ce fichu nombre impair. Impossible de dire quel animal manquait en plus. Ce sauvetage devenait plus compliqué que prévu. D'autant plus qu'il ne voyait pas vraiment ce qu'il pouvait faire. Le bateau flottait maintenant sur une mer d'huile étendue d'un bout à l'autre de l'horizon. A moins que l'animal qui lui manque ne soit un volatile qui ait réussi à battre des ailes pendant une semaine sans s'arrêter pour le trouver, il ne voyait pas trop ce qu'il pouvait espérer. Noé s'imaginait en train d'essayer d'attraper un canard affolé avec du pain quand on toqua à la porte. A son grand étonnement, Noé ne fut pas vraiment étonné. Il commençait à avoir l'habitude des blagues vaseuses du Très Drôle. C'était probablement un coursier qui lui apportait l'hippopotame ou l'ornithorynque qui manquait à sa collec. La question était de savoir avec qui il ferait des échanges s'il avait des doubles. Quand il ouvrit la porte, il se dit que le petit chat qu'on lui apportait était tout joli tout mignon et que le coursier qui faisait la livraison était pour le moins franchement bien gaulé.
- Excusez moi, je m'appelle Barbara, apparemment je suis la seule survivante et je commence à fatiguer un peu là. Ce truc avance tout seul depuis trois jours et il m'a amené ici.
Le truc en question était un canot pneumatique des pompiers de Paris.
- Bonjour, je m'appelle…
Dans les circonstances actuelles, s'il lui disait son vrai nom, elle le prendrait pour un dingue et refuserait de monter à bord. C'était un peu comme de tomber sur une femme qui vient de crever sur l'autoroute et lui annoncer qu'on s'appelait Monsieur Pneu.
- Je m'appelle Jean Guy.
C'était le premier truc qui lui était venu à l'esprit. Noé tendit la main à Barbara et l'aida à grimper. Dés qu'elle fut à bord, le petit chat sauta sur le plancher et se mit à cavaler en direction des quartiers des animaux. Noé comprit que le dernier animal était à bord et qu'il était temps de partir. Il se dirigea vers la salle de pilotage.
- Heu… Excusez moi monsieur Jean Guy mais mes bagages ?
- Pardon ?
- Oui, dans le canoë il y a mes bagages. Je pouvais pas partir sans rien à me mettre quand même.
Effectivement, même Noé avait des affaires de rechange. Mais les siennes n'occupaient pas la place d'un porte container. Dans sa grande magnificence, le Très Marrant les avait en plus affligés du poids exact correspondant au point de rupture des lombaires de Noé. Il était bon pour un lumbago. Il traîna le milliard et demi de sacs de Barbara jusque dans le bateau et reparti vers le poste de commandement.
- Et ma cabine Jean Guy ? Où se trouve ma cabine ?
C'est vrai ça, où se trouvait sa cabine ? Noé eut un flash. Il venait de comprendre pourquoi il y avait un lit double dans sa cabine à lui. La compréhension des plans du Très Comique lui tomba dessus comme une sac de charbon sur le dos d'un bougnat, ce qui accentua son mal de dos en plus de lui filer mal à la tête. Un couple de chaque, préservation des espèces, repeuplement des terres asséchées une fois terminée la grande lessive, etc, etc.
- Venez, c'est là-haut.
Noé accompagna Barbara sur le pont supérieur. La vue était superbe. Il ne pleuvait plus maintenant et un soleil de vacances baignait le décor d'une lumière chaude. Noé guida Barbara jusqu'à la rambarde.
- C'est très joli, mais j'ai un petit peu mal à la tête là Jean Guy, comme une sorte de migraine. Je voudrais juste prendre un bain avec des bougies en lisant un magazine. Vous comprenez ? Vous êtes non francophone peut être ?
Sans hésiter, Noé poussa Barbara par-dessus la rambarde. Il n'attendit même pas de l'entendre faire plouf pour repartir dans le centre de contrôle du bateau. Il prit une bière dans le minibar et appuya sur le bouton rouge où était gravé le mot départ. Le bateau s'ébranla et se mit à avancer sur l'onde tranquille. Noé pensa que les meilleures blagues sont toujours les plus courtes, que le Très Hilarant n'avait qu'à pas lui avoir refilé le libre arbitre et balança sa bière vide par-dessus son épaule avant de partir à la recherche d'un poste de télé pour capter un match de championnat.

R.P.

 


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