Un ordre impérieux, une urgence vitale si pressante
qu'elle le réveilla à demi, diffusait dans le corps allongé
de Martin M un malaise grandissant. Il était couché sur
le ventre, et sur son dos un bébé hurlait, qu'il fallait
nourrir. Les cris déchirants du nouveau-né affamé
remplissaient son esprit de rage mêlée de panique. Il était
de son devoir d'agir, en de telles circonstances, mais il se trouvait
paralysé. Peut-être par la peur de renverser le bébé
en se retournant. Ou bien parce que le poids gigantesque de l'enfant
le clouait sur place, comme un insecte sur un présentoir, une
aiguille fichée à la racine des ailes.
Tout s'effaça quand il reconnu la sonnerie stridente
de son réveil-matin. Le geste vif, calibré au millimètre
prés, dont il l'éteignait chaque jour, ne le trouva pas
ce matin à sa place habituelle. La main de Martin M tâtonna
à la recherche de la petite boite. Le son un peu sourd de l'alarme
indiquait que le réveil devait être sous le lit, ou sous
la table de nuit. Mais, cherchant à partir du sol bizarrement
mou à se glisser sous le lit, la main droite de Martin M finit
par buter sur son propre corps. C'était lui, Martin M, qui ne
se trouvait pas à sa place habituelle. Il se redressa mais fut
sèchement renvoyé au sol avec un bruit boisé. Il
se releva plus prudemment sur le coude en se frottant la tête.
Le plafond de la chambre n'avait pas pu descendre aussi bas. En touchant
la paroi à laquelle il s'était cogné, il reconnu
le bois lisse et dur de son bureau. Il sentait même sous ses doigts
les trous minuscules laissés par les vers. Il toucha aussi les
pieds torsadés du meuble et, laissant ses mains s'attarder le
long des tubulures, il eu l'impression de flatter un cheval, ou un quelconque
grand quadrupède sous le ventre duquel il se serait malencontreusement
installé. Il se sentit très vulnérable. Le bureau
était sans doute un mâle. Il chassa son inquiétude
en constatant qu'il avait du, dans un accès inédit de
somnanbulisme, se construire une cabane : la couverture recouvrait le
bureau et tombait jusqu'au sol tout autour de lui. Le réveil
sonnait toujours. Martin M s'accroupit. Il était en train d'essayer
de se souvenir de la nuit passée quand il écarta la couverture.
Il crût rêver, mais le réveil sonnait
toujours. Il était debout, pieds nus, dans un désert de
sable. A coté de lui, le bureau sous la couverture ressemblait
à une petite tente. Le réveil était posé
dessus, et continuait à sonner, en indiquant 7h45. Martin M l'éteignit.
Il n'avait jamais foulé aucun désert. Il avait vu des
photographies sur papier glacé, de dunes joliment houleuses,
accommodées d'une lumière veloutée, douce à
l'il, sans rapport avec la luminosité incolore de l'endroit
où il se trouvait à présent. La présence
du soleil était à la fois violente et diffuse, répandue
dans le ciel tout entier. Un sable d'un jaune terne s'étendait
à l'infini tout autour de lui, sans évoquer l'aspect de
table rase de certains plateaux désertiques, mais sans reliefs
véritables non plus. Martin M ne distinguait aucune montagne,
aucun rocher, aucune trace végétale. La seule chose qui
arrêta son regard était un minuscule point sombre, à
une distance impossible à évaluer mais qu'il estima faible,
parce qu'il était pressé de savoir. Laissant le bureau,
la couverture et le réveil, il se mit en marche. Dans l'effort,
la chaleur se fit plus cruelle, et il s'arrêta pour nouer son
haut de pyjama autour de sa tête, dans la crainte d'une insolation.
Il ne voyait plus le bureau derrière lui, et devant le point
sombre restait aussi minuscule qu'à son départ. Il pensa
qu'il aurait du prendre le réveil, mais se raisonna aussitôt.
Le réveil, bien que pourvu d'aiguilles et d'un cadran chiffré,
n'était pas une boussole. Certes dans cette situation le réveil
se trouvait infiniment plus proche de la boussole que dans son appartement,
où la boussole était rangée dans un tiroir de l'entrée
alors que le réveil résidait dans la chambre, posé
par terre près du lit. Alors les choses étaient distinctes
et à leur place, et jamais le réveil n'eut pu prétendre
jouer le rôle dévolu à la boussole, sans parler
de l'inverse. Mais ici, c'était différent. Et Martin M,
en dépit de ses raisonnements, continuait à regretter
de n'avoir pas pris le réveil sur lui.
Il parvint enfin suffisamment près de son but
pour pouvoir l'identifier. C'était son armoire à glace,
la grande armoire à glace qui, dans sa chambre, jouxtait le bureau.
Elle était inclinée de quelques degrés et à
demi enfoncée dans le sable. Dans le miroir Martin M vit comme
à travers une vitre, le ciel blanc et le sable jaune. Il eu beau
se camper devant, il ne vit rien d'autre.
Il laissa l'armoire et, suivant ses propres traces,
retourna vers le bureau. Il avait du mal à réfléchir
maintenant. Il avançait de façon mécanique, hypnotisé
par les traces de pas qui filaient sous lui comme l'amarre d'une ancre
qu'on retire des profondeurs. Au bout de l'amarre il ne restait que
le réveil. Le bureau, la couverture avaient disparu. Avant de
se retourner vers l'armoire et de constater que le petit point sombre
avait été effacé, Martin M s'empara du réveil
et le glissa dans la poche de son pantalon de pyjama. Pourquoi ne s'enfonçait-il
pas dans le sable, lui, Martin M ?
Il n'y avait plus rien à regarder. Il n'y avait
que le soleil, mais on ne peut pas regarder le soleil. Du moins pas
tant qu'il est si haut dans le ciel. Plus tard, Martin M regarda le
soleil se coucher. Il aurait aimé le voir onduler, trembloter
parmi de tardives strates nuageuses, et faire festoyer la rotondité
terrestre. Au lieu de quoi, il vit un disque intraitable, objet d'un
rouge presque mat, descendre vers le sable et s'y enfoncer.
Tout s'éteignit alors. Martin M constata qu'il
n'y avait pas de vent. Il n'y avait rien. Il y avait lui, et quand il
faisait du bruit en bougeant, c'était comme s'il y avait quelqu'un
d'autre, ou comme si cette présence réveillait la nuit.
Où qu'ils soient, Martin M aurait préféré
être avec les autres, avoir été aspiré comme
eux, ne pas rester ici. Il pensa d'abord qu'il était le dernier.
Mais un peu après, il pensa que, peut-être, il était
le seul.
O.S