antidata n°11 - le dernier



 

 

Un ordre impérieux, une urgence vitale si pressante qu'elle le réveilla à demi, diffusait dans le corps allongé de Martin M un malaise grandissant. Il était couché sur le ventre, et sur son dos un bébé hurlait, qu'il fallait nourrir. Les cris déchirants du nouveau-né affamé remplissaient son esprit de rage mêlée de panique. Il était de son devoir d'agir, en de telles circonstances, mais il se trouvait paralysé. Peut-être par la peur de renverser le bébé en se retournant. Ou bien parce que le poids gigantesque de l'enfant le clouait sur place, comme un insecte sur un présentoir, une aiguille fichée à la racine des ailes.

Tout s'effaça quand il reconnu la sonnerie stridente de son réveil-matin. Le geste vif, calibré au millimètre prés, dont il l'éteignait chaque jour, ne le trouva pas ce matin à sa place habituelle. La main de Martin M tâtonna à la recherche de la petite boite. Le son un peu sourd de l'alarme indiquait que le réveil devait être sous le lit, ou sous la table de nuit. Mais, cherchant à partir du sol bizarrement mou à se glisser sous le lit, la main droite de Martin M finit par buter sur son propre corps. C'était lui, Martin M, qui ne se trouvait pas à sa place habituelle. Il se redressa mais fut sèchement renvoyé au sol avec un bruit boisé. Il se releva plus prudemment sur le coude en se frottant la tête. Le plafond de la chambre n'avait pas pu descendre aussi bas. En touchant la paroi à laquelle il s'était cogné, il reconnu le bois lisse et dur de son bureau. Il sentait même sous ses doigts les trous minuscules laissés par les vers. Il toucha aussi les pieds torsadés du meuble et, laissant ses mains s'attarder le long des tubulures, il eu l'impression de flatter un cheval, ou un quelconque grand quadrupède sous le ventre duquel il se serait malencontreusement installé. Il se sentit très vulnérable. Le bureau était sans doute un mâle. Il chassa son inquiétude en constatant qu'il avait du, dans un accès inédit de somnanbulisme, se construire une cabane : la couverture recouvrait le bureau et tombait jusqu'au sol tout autour de lui. Le réveil sonnait toujours. Martin M s'accroupit. Il était en train d'essayer de se souvenir de la nuit passée quand il écarta la couverture.

Il crût rêver, mais le réveil sonnait toujours. Il était debout, pieds nus, dans un désert de sable. A coté de lui, le bureau sous la couverture ressemblait à une petite tente. Le réveil était posé dessus, et continuait à sonner, en indiquant 7h45. Martin M l'éteignit. Il n'avait jamais foulé aucun désert. Il avait vu des photographies sur papier glacé, de dunes joliment houleuses, accommodées d'une lumière veloutée, douce à l'œil, sans rapport avec la luminosité incolore de l'endroit où il se trouvait à présent. La présence du soleil était à la fois violente et diffuse, répandue dans le ciel tout entier. Un sable d'un jaune terne s'étendait à l'infini tout autour de lui, sans évoquer l'aspect de table rase de certains plateaux désertiques, mais sans reliefs véritables non plus. Martin M ne distinguait aucune montagne, aucun rocher, aucune trace végétale. La seule chose qui arrêta son regard était un minuscule point sombre, à une distance impossible à évaluer mais qu'il estima faible, parce qu'il était pressé de savoir. Laissant le bureau, la couverture et le réveil, il se mit en marche. Dans l'effort, la chaleur se fit plus cruelle, et il s'arrêta pour nouer son haut de pyjama autour de sa tête, dans la crainte d'une insolation. Il ne voyait plus le bureau derrière lui, et devant le point sombre restait aussi minuscule qu'à son départ. Il pensa qu'il aurait du prendre le réveil, mais se raisonna aussitôt. Le réveil, bien que pourvu d'aiguilles et d'un cadran chiffré, n'était pas une boussole. Certes dans cette situation le réveil se trouvait infiniment plus proche de la boussole que dans son appartement, où la boussole était rangée dans un tiroir de l'entrée alors que le réveil résidait dans la chambre, posé par terre près du lit. Alors les choses étaient distinctes et à leur place, et jamais le réveil n'eut pu prétendre jouer le rôle dévolu à la boussole, sans parler de l'inverse. Mais ici, c'était différent. Et Martin M, en dépit de ses raisonnements, continuait à regretter de n'avoir pas pris le réveil sur lui.

Il parvint enfin suffisamment près de son but pour pouvoir l'identifier. C'était son armoire à glace, la grande armoire à glace qui, dans sa chambre, jouxtait le bureau. Elle était inclinée de quelques degrés et à demi enfoncée dans le sable. Dans le miroir Martin M vit comme à travers une vitre, le ciel blanc et le sable jaune. Il eu beau se camper devant, il ne vit rien d'autre.

Il laissa l'armoire et, suivant ses propres traces, retourna vers le bureau. Il avait du mal à réfléchir maintenant. Il avançait de façon mécanique, hypnotisé par les traces de pas qui filaient sous lui comme l'amarre d'une ancre qu'on retire des profondeurs. Au bout de l'amarre il ne restait que le réveil. Le bureau, la couverture avaient disparu. Avant de se retourner vers l'armoire et de constater que le petit point sombre avait été effacé, Martin M s'empara du réveil et le glissa dans la poche de son pantalon de pyjama. Pourquoi ne s'enfonçait-il pas dans le sable, lui, Martin M ?

Il n'y avait plus rien à regarder. Il n'y avait que le soleil, mais on ne peut pas regarder le soleil. Du moins pas tant qu'il est si haut dans le ciel. Plus tard, Martin M regarda le soleil se coucher. Il aurait aimé le voir onduler, trembloter parmi de tardives strates nuageuses, et faire festoyer la rotondité terrestre. Au lieu de quoi, il vit un disque intraitable, objet d'un rouge presque mat, descendre vers le sable et s'y enfoncer.

Tout s'éteignit alors. Martin M constata qu'il n'y avait pas de vent. Il n'y avait rien. Il y avait lui, et quand il faisait du bruit en bougeant, c'était comme s'il y avait quelqu'un d'autre, ou comme si cette présence réveillait la nuit.

Où qu'ils soient, Martin M aurait préféré être avec les autres, avoir été aspiré comme eux, ne pas rester ici. Il pensa d'abord qu'il était le dernier. Mais un peu après, il pensa que, peut-être, il était le seul.

O.S

 


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