Non, l'idée d'accompagner les mourants pour leur
dernier voyage n'était pas de moi mais de ma petite amie du moment,
Marie. Elle bénévolait à tout va, cherchait le
grand frisson dans le don de soi et moi, je frissonnais lorsqu'elle
était trop loin de moi. J'étais raide dingue de ses courbes,
de ses creux et de ses reliefs souples et chauds. Ce qu'elle aimait,
j'adorais ; où elle allait, j'allais. Pour elle, je négligeai
mes ambitions musicales, j'aurais même vendu ma guitare si elle
me l'avait demandée.
Après six mois de vie commune, elle me plaqua lâchement
pour un camp de réfugiés, perdu quelque part, au bout
du monde. La lettre posée sur l'oreiller disait aussi :
" Restons-en là. "
Je me suis retrouvé seul à Paris, à murmurer et
à hurler Marie pour qu'elle revienne. En vain.
Un soir, au plus mal, où j'hésitais entre le gaz et le
saut de l'ange, le téléphone sonna. C'était Jean-Marc,
un responsable de l'association " A bout de souffle ", il
avait besoin de nous. Mais moi sans Marie, je n'avais plus du tout envie
de faire le brin de causette aux grabataires des hôpitaux publics.
Jean-Marc finit par me convaincre. Ma présence seule suffirait.
Je n'aurais rien à dire. Juste être là. A côté
de la vraie souffrance, nos petites misères n'étaient
que quantité négligeable, non ?
Arrivé à l'hôpital, une infirmière m'a conduit
dans une chambre à peine éclairée. Le pauvre vieux
n'en avait plus pour très longtemps. Un jour ou deux. Il traînait
le plus souvent sur les quais de la gare de Lyon, à regarder
filer les trains. Pas SDF, non, un paumé de la vie qui s'éteignait.
C'était bien que je sois là. Pas de famille. Dans le coma.
Un électrocardiogramme au tempo à peine perceptible. Quand
même, on pouvait pas laisser partir les gens comme ça,
avec les perf et les poches de sérum pour derniers compagnons.
Elle commençait à me saouler, la blouse blanche, heureusement
son bip lui coupa le sifflet. On la réclamait trois chambres
plus loin.
Enfin seul
J'allumai le plafonnier histoire de voir avec qui j'allais
passer la nuit. Un vieux, tout maigre. Brûlé à l'alcool
? Au tabac ?
C'est vrai, il avait le visage marqué de ceux
qui vivent souvent dehors, mais ses mains ressemblaient plutôt
à celles d'un musicien. Je pris une chaise et m'assis près
de lui, me demandant ce que je faisais ici, pourquoi j'avais accepté
cette mission, cette corvée.
" Alors, prêt pour le grand voyage ? "
Ca répond pas un vieux dans le coma. Je savais pas quoi lui dire.
Et lui prendre la main, la caresser, je pouvais pas. Je bloquais. J'étais
pas Marie et j'avais l'amour exclusif. Marie
Là, je ne
voyais qu'elle. Ses cheveux, sa taille, sa petite culotte
Je fermai
les yeux. Nous faisions l'amour. Je les rouvris. Mon petit vieux était
toujours là. J'avais l'estomac qui se nouait et lui bougea un
bras, serra le poing.
C'est comme ça que j'ai remarqué le tatouage sur l'intérieur
de son avant bras. Un tatouage, avec de l'encre bleue et de l'encre
rouge. Il n'y avait que du texte, le tout présenté comme
un poème, avec un titre, des strophes et des initiales tout en
bas, juste avant le sparadrap qui tenait l'aiguille de la perfusion.
Non, ce n'était pas un poème mais les paroles d'une chanson
que je connaissais bien. " Love in Vain ", un vieux
blues de l'entre deux guerres. L'histoire d'une séparation sur
un quai de gare. Une valise, un gars, une fille, deux feux qui brillent
dans la nuit. Repris et popularisé par les Rolling Stones des
années plus tard, repris et massacré par des bataillons
de petits mecs comme moi rêvant du Delta du Mississippi, de cordes
vocales aux harmonies rebelles, de guitares éternellement nasillardes.
Le texte était signé R. J. pour Robert Johnson. Le R à
l'encre bleue, le J à l'encre rouge faisant échos au dernier
couplet de la chanson, où le train s'éloigne, ne laissant
bientôt briller dans la nuit que ses deux feux arrières,
un bleu et un rouge.
Je ne le voyais plus du même il mon petit vieux. C'est con
quand même les idées toutes faites. Pour moi, les vieux
de chez nous étaient tous pareils, n'avaient pas d'histoire ou
plutôt si, ils avaient tous la même. Un paysage flou fait
de flonflons, de danses du tapis, de séries télévisées,
de mots-flèchés. Misère du lieu commun ! Celui
là avait une histoire si forte, qu'elle était devenue
un tatouage sur son bras. Une histoire qui semblait croiser la mienne.
Alors, je me suis levé et j'ai fouillé ses fringues qui
étaient rangées dans un placard. Dans les poches de sa
veste il y avait des cordes de guitare en acier dans leur pochette en
papier, plusieurs médiators, un bottleneck et un petit harmonica,
un "marine band" pour jouer le blues. Au fond d'un vieux portefeuilles,
sa carte d'identité. Il s'appelait Robert Julliard. Né
à Paris en 1933. 70 piges. R.J. c'était aussi mes initiales
Tout autour de nous, la machinerie médicale rythmait le silence
par des bruits bizarres : des bzzzz
, des ronnn
, et des bip
bip
Sur un écran de contrôle, un petit point vert rebondissait
doucement entre deux lignes imaginaires, comme une note perdue. Alors
j'ai soufflé dans l'harmonica, improvisant un blues. Je crois
bien que le petit point vert s'est mis à danser dans sa lucarne.
Je me suis rapproché du lit et j'ai continué à
jouer, doucement, pour mon malade. Non, je jouais aussi pour Marie,
si loin maintenant. Quand j'ai arrêté de jouer, le petit
point vert a arrêté de danser et Robert Julliard de respirer.
Après une hésitation, j'ai passé ma main sur le
tatouage, suivant chaque mot du bout de mon doigt, dans un geste identique
à celui d'un enfant apprenant à lire. C'est bien ma vie
que je lisais là. Et celle à venir.
J'ai quitté l'hôpital avant l'aube, la veste de R. J. sur
le dos. J'imaginai la lettre où elle lui disait que tout était
fini, qu'il valait mieux en rester là, et puis l'errance pour
le reste du temps, jusqu'à la dernière seconde. Chapeau,
Robert. La gare de Lyon n'était pas très loin ; je voulais
voir les feux arrières des trains qui s'éloignent dans
la nuit, avant de trouver un tatoueur.
DB
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