antidata n°11 - le dernier



 

 

Non, l'idée d'accompagner les mourants pour leur dernier voyage n'était pas de moi mais de ma petite amie du moment, Marie. Elle bénévolait à tout va, cherchait le grand frisson dans le don de soi et moi, je frissonnais lorsqu'elle était trop loin de moi. J'étais raide dingue de ses courbes, de ses creux et de ses reliefs souples et chauds. Ce qu'elle aimait, j'adorais ; où elle allait, j'allais. Pour elle, je négligeai mes ambitions musicales, j'aurais même vendu ma guitare si elle me l'avait demandée.

Après six mois de vie commune, elle me plaqua lâchement pour un camp de réfugiés, perdu quelque part, au bout du monde. La lettre posée sur l'oreiller disait aussi :
" Restons-en là. " Je me suis retrouvé seul à Paris, à murmurer et à hurler Marie pour qu'elle revienne. En vain.

Un soir, au plus mal, où j'hésitais entre le gaz et le saut de l'ange, le téléphone sonna. C'était Jean-Marc, un responsable de l'association " A bout de souffle ", il avait besoin de nous. Mais moi sans Marie, je n'avais plus du tout envie de faire le brin de causette aux grabataires des hôpitaux publics. Jean-Marc finit par me convaincre. Ma présence seule suffirait. Je n'aurais rien à dire. Juste être là. A côté de la vraie souffrance, nos petites misères n'étaient que quantité négligeable, non ?

Arrivé à l'hôpital, une infirmière m'a conduit dans une chambre à peine éclairée. Le pauvre vieux n'en avait plus pour très longtemps. Un jour ou deux. Il traînait le plus souvent sur les quais de la gare de Lyon, à regarder filer les trains. Pas SDF, non, un paumé de la vie qui s'éteignait. C'était bien que je sois là. Pas de famille. Dans le coma. Un électrocardiogramme au tempo à peine perceptible. Quand même, on pouvait pas laisser partir les gens comme ça, avec les perf et les poches de sérum pour derniers compagnons. Elle commençait à me saouler, la blouse blanche, heureusement son bip lui coupa le sifflet. On la réclamait trois chambres plus loin.

Enfin seul… J'allumai le plafonnier histoire de voir avec qui j'allais passer la nuit. Un vieux, tout maigre. Brûlé à l'alcool ? Au tabac ?… C'est vrai, il avait le visage marqué de ceux qui vivent souvent dehors, mais ses mains ressemblaient plutôt à celles d'un musicien. Je pris une chaise et m'assis près de lui, me demandant ce que je faisais ici, pourquoi j'avais accepté cette mission, cette corvée.

" Alors, prêt pour le grand voyage ? "

Ca répond pas un vieux dans le coma. Je savais pas quoi lui dire. Et lui prendre la main, la caresser, je pouvais pas. Je bloquais. J'étais pas Marie et j'avais l'amour exclusif. Marie… Là, je ne voyais qu'elle. Ses cheveux, sa taille, sa petite culotte… Je fermai les yeux. Nous faisions l'amour. Je les rouvris. Mon petit vieux était toujours là. J'avais l'estomac qui se nouait et lui bougea un bras, serra le poing.

C'est comme ça que j'ai remarqué le tatouage sur l'intérieur de son avant bras. Un tatouage, avec de l'encre bleue et de l'encre rouge. Il n'y avait que du texte, le tout présenté comme un poème, avec un titre, des strophes et des initiales tout en bas, juste avant le sparadrap qui tenait l'aiguille de la perfusion. Non, ce n'était pas un poème mais les paroles d'une chanson que je connaissais bien. " Love in Vain ", un vieux blues de l'entre deux guerres. L'histoire d'une séparation sur un quai de gare. Une valise, un gars, une fille, deux feux qui brillent dans la nuit. Repris et popularisé par les Rolling Stones des années plus tard, repris et massacré par des bataillons de petits mecs comme moi rêvant du Delta du Mississippi, de cordes vocales aux harmonies rebelles, de guitares éternellement nasillardes. Le texte était signé R. J. pour Robert Johnson. Le R à l'encre bleue, le J à l'encre rouge faisant échos au dernier couplet de la chanson, où le train s'éloigne, ne laissant bientôt briller dans la nuit que ses deux feux arrières, un bleu et un rouge.

Je ne le voyais plus du même œil mon petit vieux. C'est con quand même les idées toutes faites. Pour moi, les vieux de chez nous étaient tous pareils, n'avaient pas d'histoire ou plutôt si, ils avaient tous la même. Un paysage flou fait de flonflons, de danses du tapis, de séries télévisées, de mots-flèchés. Misère du lieu commun ! Celui là avait une histoire si forte, qu'elle était devenue un tatouage sur son bras. Une histoire qui semblait croiser la mienne.

Alors, je me suis levé et j'ai fouillé ses fringues qui étaient rangées dans un placard. Dans les poches de sa veste il y avait des cordes de guitare en acier dans leur pochette en papier, plusieurs médiators, un bottleneck et un petit harmonica, un "marine band" pour jouer le blues. Au fond d'un vieux portefeuilles, sa carte d'identité. Il s'appelait Robert Julliard. Né à Paris en 1933. 70 piges. R.J. c'était aussi mes initiales…

Tout autour de nous, la machinerie médicale rythmait le silence par des bruits bizarres : des bzzzz…, des ronnn…, et des bip…bip… Sur un écran de contrôle, un petit point vert rebondissait doucement entre deux lignes imaginaires, comme une note perdue. Alors j'ai soufflé dans l'harmonica, improvisant un blues. Je crois bien que le petit point vert s'est mis à danser dans sa lucarne. Je me suis rapproché du lit et j'ai continué à jouer, doucement, pour mon malade. Non, je jouais aussi pour Marie, si loin maintenant. Quand j'ai arrêté de jouer, le petit point vert a arrêté de danser et Robert Julliard de respirer. Après une hésitation, j'ai passé ma main sur le tatouage, suivant chaque mot du bout de mon doigt, dans un geste identique à celui d'un enfant apprenant à lire. C'est bien ma vie que je lisais là. Et celle à venir.

J'ai quitté l'hôpital avant l'aube, la veste de R. J. sur le dos. J'imaginai la lettre où elle lui disait que tout était fini, qu'il valait mieux en rester là, et puis l'errance pour le reste du temps, jusqu'à la dernière seconde. Chapeau, Robert. La gare de Lyon n'était pas très loin ; je voulais voir les feux arrières des trains qui s'éloignent dans la nuit, avant de trouver un tatoueur.


DB
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