antidata n°11 - le dernier



 

 

Dans ma boite, je suis toujours sous pression. Cadre sup. On fabrique des boutons. Oui, je sais, ça a l'air con, mais nous sommes les meilleurs, des milliards de rondelles produites chaque année, des tas d'usines délocalisées, un beau plan social pour flinguer la vieille garde ouvrière toujours insatisfaite, la fille du boss dans mon lit, la place du boss d'ici cinq ans. Pas d'état d'âme, que du résultat.

C'est vrai, je ne fais de cadeaux à personne. J'ai tracé ma vie au couteau. Ma lame bien aiguisée. J'ai taillé en pièces tous les faibles, tous les emmerdeurs, tous les trop honnêtes qui gênaient ma route. La réussite, la vraie, celle qui conduit au pouvoir ne s'obtient qu'à ce prix. Et pour moi, ce ne fut jamais un problème de régler la note.
Tout maîtriser, voilà ma ligne de conduite dans la vie. Ne rien laisser au hasard. Jusqu'au dernier, chaque détail a son importance.

Et puis il y a eu ce fameux saut à l'élastique. Et depuis, je n'arrête plus de rebondir. Le saut. A l'élastique. C'est une idée à moi. Pour booster nos commerciaux. Pour voir ce que les jeunes cadres fraîchement débarqués dans l'entreprise avaient dans le froc. Pas très originale comme méthode mais efficace. La peur de déplaire donne du courage. Parfois, je mettais en jeu quelques billets, réservés à celui ou à celle qui en ferait un peu plus. Tout s'achète. Je savourais mon plaisir. Mon pouvoir. Petits boutons, petits boutons… quel beau troupeau !

Mais l'on tombe toujours sur un petit con qui se veut plus malin que les autres. Le mien, insinua qu'il ne m'avait jamais vu sauter à l'élastique. Peut-être ne pouvait-on plus pratiquer cet exercice après un certain âge ? Salopard. Il y avait en face de moi tous ces morveux et morveuses encore gonflés à bloc d'avoir vaincu leur trouille du vide. Aucun ne doutait que j'aurais bien pu sauter les yeux fermés et sans élastique. J'ai découvert, ce jour-là, qu'il était finalement dangereux de rendre ses subalternes trop sûrs d'eux-mêmes, trop euphoriques. Coincé. J'étais coincé.

Tout en haut du pont, lorsque l'on sangla mes chevilles à cette longue chenille de latex, je n'ai d'abord rien ressenti ; quand l'instructeur en fixant mon casque me débita quelques consignes de sécurité, je le coupai par un : " Je sais ". Alors que je ne savais rien puisque c'était mon premier saut. Mais tous ces jeunes cons ne devaient pas le soupçonner. Ce n'est qu'une fois face au vide, debout sur le parapet que j'ai saisi l'enjeu. Soixante mètres plus bas, j'apercevais le filet d'eau d'une rivière presque asséchée, de la roche saillante, des observateurs, avec une trousse de secours, prêts à recoller mes morceaux. Dans mon dos, une main attendant mon signal pour donner un peu d'élan ou bien me ramener en arrière. Chez les dégonflés. Saloperie de vide, de pont, d'élastique. J'étais face à mes limites. Aucune excitation, non, que de la trouille, de la sueur et du muscle noué.

Une voix derrière moi demanda : " Prêt ? " Ce qui me restait d'amour-propre répondit " Prêt… " et je suis tombé dans le vide. Tout a défilé très vite. Depuis mon enfance, des tas de visages, de scènes, de paroles. Tous mes ennemis. Que mes ennemis. Il paraît que l'on voit sa vie défiler ainsi lorsque l'on sait que l'on va mourir. Moi, j'étais déjà mort. Le sol venait à moi. C'est sûr, j'allais m'écraser comme une merde. La caillasse arrivait à toute vitesse.

La secousse. L'élastique. Mon fil à la patte. Non, la caillasse n'a pas voulu de moi. Brutalement, je l'ai vu s'éloigner, puis je ne l'ai plus vu. Le ciel à la place et le pont. Avant de redescendre et de rebondir plusieurs fois. J'étais devenu un jouet. Oui, un simple jouet, comme ces figurines montées sur ressort que les enfants s'amusent à secouer en tous sens avant de les jeter dans un coin de leur chambre. C'est alors que je me suis senti apaisé, détendu. Pour la première fois de ma vie.

Dans les mois qui ont suivi, j'ai pratiqué le saut à l'élastique jusqu'à l'écœurement, cherchant à retrouver la même intensité d'émotion que lors de ce premier saut. Mais ce n'était plus tout à fait la même chose et ce le fut de moins en moins. Alors j'ai expérimenté d'autres voies. Les fêtes foraines, avec leurs grands 8 bruyants où je n'ai réussi qu'à me donner mal au ventre. J'ai goûté ensuite du saut en parachute. Mais la hauteur est telle que le vide en devient abstrait. La peur aussi. Je compris alors qu'il me fallait avant tout du détail visuel à échelle humaine. Une juste proportion du regard. Un point de fuite reconnu, vers lequel je devais tendre. Un gros caillou à embrasser…

Oui, c'était bien cela : ma fascination pour le saut ne résidait pas dans l'attrait de la performance mais dans celui de la contre performance. La rupture du lien. L'écrasement possible. Le doute. Enfin, tout ce à quoi mon système mental avait refusé de donner une quelconque réalité jusqu'à présent. Ce n'est pas cette découverte en elle-même qui m'intriguait mais bien ce qu'elle générait en moi, c'est à dire le sentiment d'apaisement. Le fait peut-être de devoir mon salut à un élastique. A un simple nœud. A une attache, moi qui croyais vivre dans un total détachement. Je reprenais à mon compte l'expression " la vie ne tient qu'à un fil ". La vie se situait donc dans cet espace fascinant, coincée entre une extrémité d'élastique et le dernier millimètre d'un point de fuite. Tout ce que je ferais dans mon existence ne serait jamais plus grandiose que ce ridicule espace que l'on découvrait la tête en bas.

Je compris également que la seule manière de profiter pleinement de cet instant vital devait s'accompagner d'une part de doute et d'incertitude. La routine et l'habitude tuent l'expérience. L'apaisement qui en résulte.

Pour cette raison, j'ai décidé de limiter mon nombre de sauts. Dix sauts au maximum. Un par an, mais jamais à la même date, ce sera selon mon humeur. J'ai fais confectionner dix élastiques dans les meilleurs latex et chaque année j'en éliminerai un. Un dernier détail : ils ont tous la même longueur sauf un. Un peu plus long.

Ma roulette russe a du chien, n'est-ce pas ?

DB

 


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