- Asseyez-vous. Cher monsieur, la journée
a été longue, vous êtes le dernier candidat. Tous
vos prédécesseurs m'ont déçu. Si j'en crois
leurs CV je n'ai plus qu'à leur laisser mon siège, mais
dès qu'on les interroge on a l'impression que seule la rubrique
" Hobbies ", tout en bas à la fin, recèle une
part de vérité.
- Justement
- Eh oui, justement, vous, vous avez
mis la rubrique " occupations extra-professionnelles " au
début, et elle est longue. Très longue. Et il manque la
suite. Enfin il manque ce qui habituellement précède.
Vous avez oublié de m'envoyer une page ?
- Non.
- Mais vous avez bien eu des occupations
extra-passionnelles ?
- A l'époque de mes études,
oui. Mais je n'ai pas cru utile d'en faire état, surtout pour
un poste de dernier de la file. J'ai même songé à
supprimer aussi la rubrique " occupations extra-professionnelles
", et à mettre mon nom, mon âge et mon adresse au
milieu de la page, avec peut-être des dessins autour, ou des citations
d'auteurs classiques, ou même des recettes de cuisine, ou pourquoi
pas
- Mais est-ce que vous avez une idée
du poste auquel vous postulez, avec votre CV fantaisie ?
- Dernier de la file ?
- Oui.
- Eh bien oui, j'imagine : les derniers
de la file, dans les supermarchés, ce sont les employés
qui se placent en bout de file d'attente au moment où les caissières
finissent leur service, pour prévenir tous les clients qui viennent
s'agglutiner derrière eux qu'ils sont les derniers de la file
et qu'il faut choisir une autre caisse.
- C'est bien ça. Les autres candidats
à ce poste ont tous au moins une maîtrise de communication
et prétendent parler cinq langues étrangères. Et
naturellement ils sont tous pompiers volontaires. Et vous ?
- A l'école primaire, au collège
et même au lycée, j'ai presque toujours été
premier de la classe.
- Pour être dernier chez nous
cela me paraît un peu insuffisant.
- Mais ce poste est à moi. Le
CV est inutile. Je SUIS dernier de la file.
- Vous voulez dire que vous occupez
déjà ce poste ailleurs ?
- J'occupe ce poste partout. A la gare,
à la boulangerie, aux toilettes, dernier de la file. Et au cinéma,
au concert, dernier. Même quand j'emmène mon chien, il
se place devant moi dans la queue. Et derrière moi, toujours
à mes basques, le vide. Invariablement, je ferme la marche. Je
voudrais être dans la file, au milieu des autres. Mais toujours
je me retrouve dans le dos de tout la monde, invisible, mettant fin
par ma présence à toute arrivée nouvelle, comme
un élément stérilisant. Je bouche, j'obstrue, je
tarit. Je suis un appendice. Vous pouvez m'engager les yeux fermés.
Je n'aurai même pas besoin d'expliquer mon cas, personne ne viendra
se placer derrière moi. Personne. Si seulement
Mais non.
Engagez-moi et vous verrez.
O.S