antidata n°11 - le dernier


 

 

- Asseyez-vous. Cher monsieur, la journée a été longue, vous êtes le dernier candidat. Tous vos prédécesseurs m'ont déçu. Si j'en crois leurs CV je n'ai plus qu'à leur laisser mon siège, mais dès qu'on les interroge on a l'impression que seule la rubrique " Hobbies ", tout en bas à la fin, recèle une part de vérité.

- Justement…

- Eh oui, justement, vous, vous avez mis la rubrique " occupations extra-professionnelles " au début, et elle est longue. Très longue. Et il manque la suite. Enfin il manque ce qui habituellement précède. Vous avez oublié de m'envoyer une page ?

- Non.

- Mais vous avez bien eu des occupations extra-passionnelles ?

- A l'époque de mes études, oui. Mais je n'ai pas cru utile d'en faire état, surtout pour un poste de dernier de la file. J'ai même songé à supprimer aussi la rubrique " occupations extra-professionnelles ", et à mettre mon nom, mon âge et mon adresse au milieu de la page, avec peut-être des dessins autour, ou des citations d'auteurs classiques, ou même des recettes de cuisine, ou pourquoi pas…

- Mais est-ce que vous avez une idée du poste auquel vous postulez, avec votre CV fantaisie ?

- Dernier de la file ?

- Oui.

- Eh bien oui, j'imagine : les derniers de la file, dans les supermarchés, ce sont les employés qui se placent en bout de file d'attente au moment où les caissières finissent leur service, pour prévenir tous les clients qui viennent s'agglutiner derrière eux qu'ils sont les derniers de la file et qu'il faut choisir une autre caisse.

- C'est bien ça. Les autres candidats à ce poste ont tous au moins une maîtrise de communication et prétendent parler cinq langues étrangères. Et naturellement ils sont tous pompiers volontaires. Et vous ?

- A l'école primaire, au collège et même au lycée, j'ai presque toujours été premier de la classe.

- Pour être dernier chez nous cela me paraît un peu insuffisant.

- Mais ce poste est à moi. Le CV est inutile. Je SUIS dernier de la file.

- Vous voulez dire que vous occupez déjà ce poste ailleurs ?

- J'occupe ce poste partout. A la gare, à la boulangerie, aux toilettes, dernier de la file. Et au cinéma, au concert, dernier. Même quand j'emmène mon chien, il se place devant moi dans la queue. Et derrière moi, toujours à mes basques, le vide. Invariablement, je ferme la marche. Je voudrais être dans la file, au milieu des autres. Mais toujours je me retrouve dans le dos de tout la monde, invisible, mettant fin par ma présence à toute arrivée nouvelle, comme un élément stérilisant. Je bouche, j'obstrue, je tarit. Je suis un appendice. Vous pouvez m'engager les yeux fermés. Je n'aurai même pas besoin d'expliquer mon cas, personne ne viendra se placer derrière moi. Personne. Si seulement… Mais non. Engagez-moi et vous verrez.


O.S

 


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